Saison 13 · Monet : la lumière et ses angles morts · Épisode 05

Le japonisme : dette, asymétrie et double regard

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À Giverny, dans la salle à manger jaune que Monet fit peindre à ses goûts, plus de deux cents estampes japonaises couvraient les murs. Hokusai, Hiroshige, Utamaro — des originaux, acquis chez des marchands parisiens et contemplés pendant des décennies. Ce détail seul dit ce que la vulgate impressionniste préfère taire : sans l'ukiyo-e, une grande partie de ce qu'on nomme l'œil impressionniste n'existerait pas. Il faut commencer par là, par la reconnaissance d'une dette immense, rarement nommée comme telle.

L'ukiyo-e, littéralement "images du monde flottant", est une tradition artistique japonaise qui s'épanouit entre le XVIIe et le XIXe siècle. Ce n'est pas une source d'inspiration commode. C'est un système esthétique complet, avec ses codes, ses genres, ses maîtres, ses débats internes. Hokusai publie ses Trente-six vues du mont Fuji entre 1830 et 1832 — soit quarante ans avant la première exposition impressionniste. Ces œuvres n'attendent pas le regard français pour exister. La Grande Vague au large de Kanagawa est un monument de la pensée visuelle mondiale, pas une préfiguration de Monet.

En 1854, les navires de guerre américains du commodore Perry contraignent le Japon à ouvrir ses ports après deux siècles d'isolement volontaire. C'est une rupture par la menace militaire. Les estampes arrivent à Paris dans ce contexte de pression coloniale. Le terme "japonisme", forgé par le critique Philippe Burty en 1872, désigne l'engouement des artistes européens pour les arts visuels japonais. Ce mot commode efface l'histoire qui le précède : celle d'une culture exposée de force à des regards qu'elle n'avait pas conviés.

En 1876, Monet peint La Japonaise. Il y représente sa compagne Camille, coiffée d'une perruque blonde, vêtue d'un kimono de théâtre kabuki brodé d'un samouraï, entourée d'éventails décoratifs collés au mur. C'est une mise en scène de l'exotisme : une Française se travestit en image du Japon pour satisfaire un marché parisien friand d'orient décoratif. Le Japon réel, ses femmes, ses artisans, ses peintres — absents du tableau. Monet lui-même rejettera l'œuvre plus tard, la qualifiant de "japonaiserie de pacotille". Le tableau avait pourtant bien trouvé preneur au Salon.

Ce que l'ukiyo-e apporte réellement aux impressionnistes, c'est une façon de voir. Dans son estampe représentant une averse soudaine sur le pont Ohashi à Atake, Hiroshige montre un pont qui coupe la composition en diagonale, une pluie de traits obliques, des silhouettes réduites à leur seul contour. Pas de profondeur perspectiviste à la Renaissance. Le plan est aplati, la ligne prime sur la modulation de la lumière. Monet va s'emparer progressivement de ce vocabulaire : effacer la construction académique, laisser le motif occuper la surface comme une calligraphie. C'est une révolution de regard héritée, non inventée.

Posons la question simplement : Hokusai s'est-il inspiré de Monet ? Non. La circulation des formes ne va que dans un sens. C'est l'asymétrie fondamentale du japonisme. La France impériale de la IIIe République projette son regard sur le monde — Asie, Afrique, Océanie — et en ramène des techniques qu'elle transforme en "influences". Ce mot naturalise ce qui est en réalité une appropriation sélective : on prend la composition d'Hiroshige, le cadrage découpé d'Utamaro, sans citer, sans nommer, sans inscrire la dette.

Parmi les artistes de l'ukiyo-e figure une peintre que le canon occidental a presque entièrement effacée : Katsushika Ōi, fille et collaboratrice de Hokusai. Elle a travaillé dans son atelier, peint de manière autonome des scènes nocturnes et des représentations de femmes, avec une maîtrise égale à celle de son père. Son œuvre propre est mince non par manque de talent, mais parce que le système de l'atelier familial absorbait son travail sous la signature paternelle. Certaines des estampes admirées dans les salons parisiens portaient peut-être sa main — sans que personne ne pose la question.

En 1895, Monet fait construire dans son jardin de Giverny un pont cintré en bois, directement inspiré des représentations de ponts dans les estampes. Il aménage l'espace réel pour qu'il ressemble à un Japon rêvé, qu'il n'a jamais visité. Ce pont, il le peindra des dizaines de fois. La série du Pont japonais donne à voir un Japon reconstruit en Normandie, traduit à travers la lumière du nord. L'espace de travail lui-même devient une citation vivante — destinée aux galeries parisiennes.

Voilà ce qu'on peut appeler le double regard. D'un côté, des artistes européens qui regardent le Japon et en tirent une esthétique nouvelle. De l'autre, le Japon de l'ère Meiji qui regarde l'Occident avec une urgence politique : comprendre ce système de puissance pour ne pas en devenir la proie. Ces deux regards se croisent sans se voir. L'un cherche à survivre dans un monde reconfiguré par la force. L'autre cherche à renouveler sa peinture. La dissymétrie est totale.

Les grandes toiles des Nymphéas, réalisées dans les dernières années de la vie de Monet, sont souvent présentées comme l'aboutissement d'une quête personnelle — une méditation sur la lumière, sur la surface de l'eau. Elles sont aussi l'aboutissement d'une leçon japonaise. L'effacement de la ligne d'horizon, le plan aplati, le motif modulé dans la répétition : tout cela vient de là. La dette est silencieuse, absorbée dans ce qu'on appelle un "style personnel". Nommer cette dette n'amoindrit pas Monet. C'est lui rendre sa vraie complexité.

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