Saison 13 · Monet : la lumière et ses angles morts · Épisode 04

Les gares Saint-Lazare : la vapeur et l'invisible

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En 1877, Monet peint la même chose douze fois. Il choisit délibérément de multiplier les angles et les heures sur un seul lieu : la Gare Saint-Lazare. Ce n'est pas encore les séries des Meules ou des Cathédrales qui viendront plus tard, mais c'est déjà cette logique de la répétition comme méthode. Monet a trente-six ans. Il est installé à Argenteuil depuis six ans et prend régulièrement ce train. La gare n'est pas un sujet exotique — c'est son seuil quotidien d'entrée dans la capitale.

Ce que la légende impressionniste efface, c'est que Monet n'est pas arrivé là par hasard avec ses toiles. Il a sollicité une audience auprès du directeur de la Compagnie des chemins de fer de l'Ouest, se présentant comme un grand peintre. On lui accorde la permission. Des locomotives sont retenues pour lui, et des foyers brûlent davantage de charbon que nécessaire pour produire plus de vapeur — la vapeur qui fait l'image. Ce n'est pas un peintre qui saisit le réel sur le vif. C'est un metteur en scène qui dispose les fumées.

La toile la plus connue de la série est au Musée d'Orsay. On y voit la halle vitrée et métallique, ses poutres de fonte qui structurent un espace immense, et dans cet espace, de la vapeur bleue, blanche, rosée selon la lumière. Les locomotives sont là mais fondues dans la brume industrielle. C'est un tableau d'une beauté réelle — une beauté nouvelle que les peintres académiques refusaient de regarder. Monet, lui, y voit quelque chose qui ressemble à une cathédrale de métal et de lumière diffuse.

Mais regardons ce qui n'est pas là. Une gare en 1877, c'est d'abord des travailleurs. Des chauffeurs de locomotive, des soutiers qui chargent le charbon, des mécaniciens, des aiguilleurs. Ce sont des corps dans des conditions extrêmes — chaleur des foyers, violence sonore des machines, horaires qui ignorent la nuit. Dans les toiles de la série, ces corps sont absents, ou réduits à des silhouettes indistinctes, dissoutes dans la brume comme tout le reste. La vapeur est là. Le travail qui la produit a disparu.

Cette même année 1877, Caillebotte expose au salon impressionniste une toile intitulée Le Pont de l'Europe. Ce pont enjambe exactement les voies qui sortent de Saint-Lazare. Caillebotte peint des bourgeois en promenade — manteaux, chapeaux, postures distinguées. Et à travers les grilles de fer, en contrebas, un ouvrier regarde dans la direction opposée. Caillebotte rend visible la séparation verticale des classes : en haut la bourgeoisie qui circule, en bas le travail qui se fait. Monet choisit de rester à l'intérieur de la gare, dans la brume, où cette séparation se dissout.

Monet peint lui aussi le pont de l'Europe dans sa série — une vue depuis l'intérieur de la gare, le pont visible en arrière-plan, encadré par les structures métalliques. Mais ici, le pont est un élément formel, une ligne de profondeur dans la composition. Ce que Caillebotte charge de tension sociale, Monet le transforme en géométrie picturale. Ce n'est pas que Monet ne voit pas. C'est qu'il choisit de ne pas regarder dans cette direction. Et ce choix est un acte, pas une innocence optique.

Le train de la Compagnie de l'Ouest dessert la banlieue résidentielle : Argenteuil, Chatou, Louveciennes. Ces localités accueillent des artistes et des familles aisées qui peuvent se permettre de vivre hors de Paris et de prendre le train chaque matin. Monet fait partie de ces voyageurs. La gare Saint-Lazare qu'il peint, c'est sa propre gare, son point d'entrée dans une vie partagée entre la capitale et la campagne résidentielle — une vie de classe moyenne-haute, loin du quotidien des travailleurs qui font tourner les machines qu'il sublime.

Il y a dans ces toiles une ironie matérielle que Monet ne commente pas. La vapeur qui leur donne leur poésie diffuse, leur lumière suspendue, leur quasi-abstraction avant l'heure — cette vapeur vient du charbon. Du charbon extrait par des mineurs qui mouraient de silicose. La beauté optique de la brume de Saint-Lazare a une origine sociale très précise, très sombre, très éloignée de la lumière d'Argenteuil. Les tableaux la taisent. Ils ne peuvent pas la taire complètement, puisque la fumée noire est là, mais ils la transfigurent.

Quand Monet présente sept de ces toiles à la troisième exposition impressionniste en 1877, la réception est fracturée. Certains critiques y voient une révolution du regard, la peinture enfin à la hauteur de la modernité industrielle. Ce qui est frappant, c'est que personne dans les comptes rendus ne s'interroge sur ce que la gare dissimule. La modernité industrielle est célébrée ou contestée pour ses formes, jamais pour ses structures sociales. Le débat reste entièrement esthétique. Ce qu'on ne voit pas dans le tableau, on ne le cherche pas davantage dans la critique.

Ce qui est fascinant dans ces toiles, c'est que la vapeur accomplit quelque chose de presque philosophique. Elle dissout les contours. Elle rend incertain ce qui est solide — les locomotives, les rails, les structures de fonte. Elle fait de la gare un espace ambigu où le matériel et l'immatériel se confondent. C'est là que Monet est en avance sur son temps : pas dans l'enregistrement du réel, mais dans sa dissolution organisée. Mais cette dissolution a un prix. Ce qu'elle efface, ce ne sont pas seulement les contours des machines. C'est aussi les contours des corps qui les font fonctionner.

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