Saison 13 · Monet : la lumière et ses angles morts · Épisode 02

Camille : modèle, précarité dissymétrique, regard

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Regardons d'abord ce tableau peint en 1866. Une femme de dos, qui se retourne à peine vers nous. La robe verte, ample, avec une traîne qui balaie le sol de l'atelier. Monet a vingt-cinq ans, il cherche un succès au Salon, et il peint cette toile en quelques jours. Le tableau s'appelle simplement "Camille". Elle est là, corps entier, présence physique massive dans le cadre. Mais elle est de dos. On entrevoit un profil, peut-être un œil. On ne sait pas ce qu'elle regarde.

L'année suivante, Monet peint "Femmes au jardin", une toile de presque trois mètres de haut. Il la peint en partie en plein air à Chailly-en-Bière, faisant creuser une tranchée pour accéder à la partie supérieure sans l'abîmer. Il y a quatre femmes dans ce jardin ensoleillé, robes blanches, dentelles, ombres dures sous la lumière de midi. Toutes les quatre ont le même modèle : Camille Doncieux, née à Lyon, montée à Paris enfant, et qui vit avec Monet depuis environ un an. Elle a dix-neuf ans.

Si l'on s'approche d'un seul de ces visages, on commence à comprendre quelque chose. Camille a posé pour quatre silhouettes différentes, dans des positions différentes, rhabillée à chaque fois. Elle est à la fois toutes ces femmes et aucune. Elle est un matériau que Monet déplace et multiplie selon les besoins de la composition. Le Salon de 1867 refuse le tableau. Bazille le rachète pour soutenir son ami. Dans toute cette affaire, aucun document ne conserve la parole de Camille sur quoi que ce soit.

En 1876, Monet peint "La Japonaise". Camille porte une lourde robe de scène rouge brodée de fils d'or, elle tient des éventails, d'autres éventails décoratifs sont accrochés au mur derrière elle. C'est l'époque où Paris s'enflamme pour les estampes ukiyo-e, pour ce qu'on appelle le japonisme. Monet suit la mode et son marché. Camille ici n'est pas elle-même : elle est le support d'une fantaisie orientaliste. Son corps sert à habiller le désir de l'époque pour un Japon de théâtre.

Sur le détail du visage, on voit qu'elle porte une perruque blonde. C'est peut-être une façon de signaler que c'est un costume, pas une identité. Et pourtant, elle regarde le spectateur, pour une des rares fois dans les tableaux de Monet. Mais c'est le regard d'une actrice en représentation. Ce n'est pas Camille qui nous parle. C'est le personnage que Monet a décidé qu'elle incarnerait ce jour-là.

En 1875, il y a ce tableau peint sur une colline près d'Argenteuil. Une femme avec une ombrelle se découpe contre un ciel nuageux, un enfant en contrebas. La lumière vient du dessus, le vent soulève le tissu. C'est Camille, c'est leur fils Jean. Monet s'est placé en bas, il la regarde en contre-plongée. Pour une fois, elle occupe tout le ciel, figure lumineuse qui domine le cadre. C'est l'un des tableaux les plus beaux qu'il ait faits d'elle.

Si l'on regarde la logique de ce point de vue, on comprend mieux la grammaire de l'ensemble. C'est lui, en bas, qui a choisi cette position. C'est lui qui a décidé de la regarder depuis le sol et de lui donner cette hauteur dans le cadre. La beauté est réelle. Mais même dans cette beauté, la structure ne change pas : il choisit, il cadre, il décide de ce qu'elle représente. Dans les lettres de la même époque, il écrit à ses amis pour demander de l'argent, les dettes s'accumulent, les créanciers menacent. Camille tient le ménage.

Camille meurt le 5 septembre 1879. Elle a trente-deux ans. Monet, dans une lettre écrite bien des années plus tard, raconte qu'au matin de sa mort il s'est retrouvé devant elle à observer les couleurs de son visage, les nuances du blanc sur le drap, la lumière sur la peau. Et qu'il a peint. Il s'en voulait. Mais il a peint. Ce tableau est au Musée d'Orsay, sous le titre "Camille Monet sur son lit de mort".

Si l'on s'arrête sur le détail, cette surface de peinture posée vite, presque abstraite, gris et bleu et blanc fondus, on y voit peut-être le moment le plus honnête de toute leur histoire commune. Monet nomme lui-même ce qu'il fait : il regarde, et en regardant, il peint. Le tableau ne dissimule plus rien derrière une scène de genre ou un costume de théâtre. Il montre l'acte à nu.

Revenons au tableau de 1866. Ce profil à peine esquissé, ce visage qui ne se montre pas tout à fait. Pendant treize ans, Camille Doncieux a vécu dans la précarité, posé pour des dizaines de compositions, élevé deux enfants, et elle est morte d'un cancer à trente-deux ans. Monet a continué pendant encore quarante-sept ans. Il est devenu le peintre de la lumière, de l'instant, de la modernité. Quand on dit "Monet", tout le monde voit une surface d'eau, des cathédrales, des nymphéas. Camille reste une silhouette dans la robe verte qui se retourne.

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