Saison 23 · Corps empêchés : l'expérience du corps dans la fabrique impressionniste · Épisode 06
Dans cette saison, nous avons vu comment le canon impressionniste transforme le corps usé des maîtres en preuve de génie : la cataracte de Monet, la cécité progressive de Degas, l'arthrite de Renoir. Mais ce récit suppose qu'on ait eu le temps de vieillir. Regardons Le Berceau de Berthe Morisot, peint en 1872. Sa sœur Edma est assise, penchée vers un nourrisson allongé sous une voile de mousseline blanche. La lumière est tendre, la scène intime. Ce que Morisot documente, c'est aussi un système : elle peint une femme qui a cessé de peindre. Edma a arrêté après son mariage. L'empêchement n'a pas attendu la vieillesse.
Avant d'être peintres, ces femmes furent modèles. En 1870, Édouard Manet représente Eva Gonzalès dans son atelier : elle est assise devant un chevalet, pinceau en main, vêtue d'une robe blanche. Il a mis plus d'un an à achever ce portrait, multipliant les séances de pose. L'ironie est visible : la peintre est immobilisée pendant que le maître peint. Ce tableau circule dans les manuels comme preuve de sa formation auprès de Manet. C'est vrai. Mais c'est aussi un document de pouvoir : qui regarde, qui est regardée.
Quatre ans plus tard, Gonzalès retourne le rapport. Elle envoie au Salon de 1874 Une loge aux Italiens, une toile de grand format. Une femme en robe blanche, assise dans une loge de théâtre, bouquet de fleurs à la main, regarde droit vers nous. Derrière elle, un homme consulte son programme sans la voir. Gonzalès explore ici la conscience du regard : la femme sait qu'on l'observe et ne cède pas. La touche est dense, la lumière artificielle des loges rendue avec précision. C'est l'œuvre d'une peintre accomplie, pas d'une élève.
Revenons quelques années en arrière. Entre 1868 et 1869, Manet fait poser Morisot pour Le Balcon, une grande composition qui cite Goya. Elle est debout en robe blanche, les mains crispées sur la balustrade, regardant vers l'extérieur d'un air absent. Ces mains-là sont des mains de peintre. Elles tiennent, dans ce tableau, le métal d'un balcon peint par un autre. L'image dit quelque chose que Morisot n'aurait sans doute pas choisi de dire sur elle-même. C'est le regard de Manet sur elle, pas son propre regard.
Morisot peint aussi en extérieur. En 1874, La Chasse aux papillons montre deux jeunes femmes dans un jardin, dans une lumière d'été vibrante. Mais l'espace extérieur des femmes peintres est toujours un espace négocié : les jardins privés, les terrasses, les parcs familiaux. L'espace urbain qui nourrit les tableaux de Manet, de Degas ou de Caillebotte, les cafés, les boulevards, les cabarets, leur est largement fermé. Ce n'est pas un manque de goût pour la vie moderne. C'est une interdiction sociale portée dans chaque sortie.
En 1874, Morisot épouse Eugène Manet, frère d'Édouard. En 1878, elle accouche de Julie. Elle continue de peindre, mais le territoire change. En 1881, elle peint Eugène Manet et sa fille dans le jardin de Bougival. Le père est assis dans l'herbe, la petite Julie à côté de lui, entourés de fleurs. Les contours se dissolvent dans la clarté estivale, la touche est aérienne. On a lu ces tableaux comme un repli sentimental. C'est une erreur : Morisot explore la lumière et les relations de corps dans l'espace. C'est là qu'elle vit, c'est là qu'elle peint.
Eva Gonzalès traverse les mêmes contraintes. Son Petit lever, peint vers 1875-1876, montre une femme à sa toilette du matin, dans un intérieur clos. La scène est intime, l'espace est domestique. Gonzalès comme Morisot revient à ces lieux fermés non par inclination naturelle mais parce que c'est l'espace qu'on leur laisse. La grande peinture d'histoire, les scènes de rue, tout cela nécessite un corps libre de circuler, d'observer, de s'attarder dehors le soir. Ce corps-là ne leur appartient pas de la même façon.
Eva Gonzalès avait débuté par un coup d'éclat. Son Enfant de troupe, présenté au Salon de 1870, représente un jeune soldat en uniforme mangeant dans une scène d'intérieur. La peinture est directe, la touche assurée. Elle a vingt ans. Elle mourra à trente-quatre ans, en avril 1883, d'une embolie pulmonaire survenue quelques jours après la naissance de son fils. La même semaine, Manet agonise à Paris. L'histoire retiendra davantage la mort de Manet. Gonzalès laisse une quarantaine de toiles et une carrière de quinze ans brisée net.
Morisot meurt en 1895, à cinquante-quatre ans, d'une congestion pulmonaire. Dans ses dernières années, sa peinture devient plus libre, les contours s'effacent, les couleurs s'allègent. Son Autoportrait de 1885 la montre de face, le regard direct, le fond presque dissous. Si ces toiles portaient un nom d'homme, le canon parlerait de transcendance tardive. Il n'en parle presque pas. Le récit du vieux maître qui tire de son corps défaillant ses œuvres les plus libres suppose d'abord d'avoir été consacré. Cela, on ne le leur a pas accordé de la même façon. L'empêchement qui ne passe pas par la vieillesse laisse moins de traces dans les livres d'histoire, et c'est précisément là que réside sa violence.