Saison 22 · Petits corps sous grands regards : l'enfance dans l'impressionnisme · Épisode 07

Julie Manet — le modèle prend la parole

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Il y a, dans les collections du musée Marmottan Monet, un tableau de Renoir qui date de 1887. On y voit une petite fille aux cheveux noirs, assise, tenant contre elle un chat roux. Son regard ne cherche pas le nôtre. Il est légèrement détourné, concentré sur quelque chose que nous ne verrons jamais. La fillette s'appelle Julie Manet. Elle a neuf ans. Elle est la fille de Berthe Morisot et d'Eugène Manet, frère d'Édouard. Et à cet instant, elle est peut-être l'enfant la plus peinte de tout l'impressionnisme.

Sa mère la peint depuis sa naissance, en 1878. Morisot fait de Julie son motif central, son laboratoire vivant. Des dizaines de toiles l'enregistrent qui grandit : Julie dans les bras d'une nurse, Julie au jardin, Julie avec ses jouets, Julie qui lit. Ce qui frappe, c'est la densité de cet inventaire maternel. Berthe Morisot construit une partie de son œuvre à travers le corps en croissance de sa fille. C'est tendre. C'est aussi un regard qui capte, qui fixe. Julie n'est pas consultée. Elle est regardée.

En 1891 ou 1892, Morisot peint Le Cerisier. On y voit une jeune fille debout dans un arbre, cueillant des cerises, une femme en contrebas qui tend un panier. La jeune fille en hauteur, c'est Julie, qui a treize ou quatorze ans. Elle n'est plus l'infante portée dans les bras. Elle monte, elle occupe l'espace, elle s'élève dans le feuillage. Mais la composition reste celle d'une scène domestique, d'un geste de service rendu à la maison. La question s'impose : qu'est-ce que ce tableau dit de la vie qu'on prépare à cette fille de grande bourgeoisie ? Une vie belle, encadrée, attendue.

Une toile de Morisot datant de 1884 montre Julie, alors âgée de six ans, accompagnée de sa gouvernante. La présence de cette femme dit tout d'un certain monde. Julie grandit entourée de domestiques, dans un appartement parisien bourgeois, avec un père qui gère la fortune familiale et une mère qui peint. Elle est protégée, instruite, choyée. Ce n'est pas la condition des petits rats de l'Opéra que Degas observait depuis les coulisses, filles d'ouvriers vendues par contrat à l'institution. Ce n'est pas celle des modèles professionnels qui posaient des heures dans des ateliers froids pour quelques francs. Julie est du bon côté du regard. Mais elle est quand même regardée.

Renoir la peint à nouveau en 1894. Elle a seize ans. C'est un portrait sobre, presque classique : Julie assise, les mains posées, le regard droit. Ce tableau est exécuté peu avant la mort de Berthe Morisot, en mars 1895. Quand la mère disparaît, Julie est orpheline deux fois : son père Eugène était mort l'année précédente. Stéphane Mallarmé et Renoir lui-même deviennent ses tuteurs légaux. Le modèle n'a plus de peintre principal pour le regarder. Il va devoir se regarder lui-même.

Deux ans avant la mort de sa mère, en 1893, Julie a commencé à écrire un journal. Elle a quinze ans. Elle le tiendra jusqu'en 1899. Ce texte, publié bien plus tard sous le titre Journal, est une source extraordinaire sur le monde impressionniste vu de l'intérieur, depuis la position singulière d'une fille de peintre devenue observatrice de ceux qui l'ont observée toute son enfance. C'est le modèle qui prend la parole. Et ce qu'il dit est précis, souvent ironique, parfois grave.

Julie y décrit Degas en visite chez elles, ses colères, ses goûts tranchés, sa façon brutale de regarder les toiles. Elle note les discussions sur la technique, sur le marché de l'art, sur les expositions. Elle voit Renoir vieillir, ses mains attaquées par l'arthrite qui finira par lui faire attacher les pinceaux au poignet. Elle observe Mallarmé avec une tendresse particulière. Ce sont des portraits d'artistes en chair et en os, pas des légendes. Le journal désacralise sans démolir. Il restitue des corps qui souffrent, des humeurs qui vacillent, des querelles d'argent.

Julie peint, elle aussi. Pas au niveau de sa mère, mais elle peint. Elle a reçu l'enseignement depuis l'enfance, fréquenté les ateliers, absorbé les débats techniques du cercle impressionniste. Elle expose une fois adulte. Pourtant cette dimension est presque toujours écrasée par son statut de fille de Morisot, d'héritière du nom Manet. On la définit par sa généalogie plutôt que par son propre travail. C'est un mécanisme classique d'effacement des femmes dans l'histoire de l'art : être la fille de, la femme de, la nièce de.

Ce que Julie accomplit après 1895 est peut-être plus décisif encore. Avec ses cousines Paule et Jeannie Gobillard, elle organise la première grande rétrospective de l'œuvre de Berthe Morisot, en 1896, à la galerie Durand-Ruel. Elle catalogue, classe, préserve et défend l'œuvre de sa mère. Elle travaille aussi à faire reconnaître l'œuvre d'Édouard Manet. Sans cette action collective des trois cousines, une part significative de cet héritage aurait été dispersée, mal documentée, bradée à des acheteurs opportunistes. Le modèle est devenu gardien de la mémoire.

Revenons au tableau de 1887, ce portrait de Renoir avec le chat roux. La petite fille ne nous regarde pas. Pendant des années, on a regardé pour elle, décidé pour elle ce que son visage signifiait, ce que sa présence dans un tableau voulait dire. Avec Julie Manet, nous avons quelque chose de rare : une réponse venue de l'intérieur. Elle a écrit. Elle a organisé. Elle a peint. Elle a vécu jusqu'en 1966, traversant deux guerres mondiales, portant seule la mémoire d'un monde qui n'existait plus. Le modèle a parlé. Il faut l'écouter.

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