Saison 22 · Petits corps sous grands regards : l'enfance dans l'impressionnisme · Épisode 07
Une petite fille serre un chat gris contre sa joue. Elle a huit ans. Ses yeux se ferment à demi, comme ceux de l'animal, et l'on ne sait plus très bien où finit l'enfant et où commence la bête. C'est Renoir qui peint, en 1887 ; la toile est à Orsay. Regardez comme la fourrure et la carnation sont faites de la même matière : une touche fondue, caressante, qui passe sans rupture du poil au duvet de la peau. Les roux de la chevelure répondent au gris doux du chat, et tout le tableau tient dans cet accord tendre. Pas un contour dur, pas une ombre noire. Renoir traite l'enfant comme il traite un fruit mûr : une surface qui prend la lumière. Le format est petit, intime, sans apparat ; nulle pose mondaine, nul décor. Et cette enfant a un nom, Julie Manet.
Reculons de six ans. En 1881, sa mère la peint dans le jardin clos de Bougival ; le tableau est aujourd'hui au musée Marmottan. Eugène Manet, le père, est penché vers la petite, sur un banc ; entre eux, un jeu, un village miniature. La touche est rapide, dénouée, presque interrompue : le blanc de la robe d'enfant n'est par endroits que la toile laissée nue, à peine frôlée. Morisot ne finit pas, et c'est voulu. Ce qu'elle attrape, ce n'est pas une pose, c'est un instant de famille — la tête inclinée du père, l'attention de l'enfant à son jouet. Julie n'est pas ici un modèle qu'on fait tenir : c'est une fille qu'on regarde vivre, de l'intérieur du foyer.
Pour comprendre Julie, il faut un instant regarder sa mère. Voici Berthe Morisot peinte en 1872 par Édouard Manet, le petit panneau d'Orsay qu'on appelle Berthe au bouquet de violettes. Le visage sombre émerge d'un fond presque noir, les grands yeux fixent le spectateur, un éclat de violettes à la poitrine. Édouard a peint Berthe une douzaine de fois : elle fut le visage le plus regardé de son entourage, son modèle de prédilection, avant de devenir sa belle-sœur en épousant son frère Eugène. Julie naît donc dans une famille où l'on pose, où l'on est peint, où le regard de l'autre est une sorte d'héritage. La fille du modèle sera modèle à son tour. Mais elle, à la fin, retournera le regard.
Les années passent, et Julie grandit dans les tableaux de sa mère. En 1891, Morisot entreprend sa plus grande composition, Le Cerisier. Une jeune fille montée sur une échelle cueille des cerises ; une autre, en bas, lui tend un panier. La première, c'est Julie, treize ans ; l'autre, sa cousine Jeannie. Morisot y travaille deux étés. Les verts du feuillage vibrent, les robes claires montent dans la lumière, et le geste de la cueillette — le bras levé, la main qui se referme sur le fruit — donne à la toile sa lente verticale. L'enfant veillée du berceau, au début de cette saison, est devenue la jeune fille qui cueille. Le motif a mûri avec elle.
En 1893, Morisot la peint debout, un violon à la main : Julie au violon, encore au Marmottan. La facture reste ouverte, l'arrière-plan à peine indiqué, en coulées de gris et de rose. Mais voyez le changement. L'enfant qui dormait, qui jouait, qui cueillait, tient maintenant un instrument. Elle fait quelque chose. Le modèle n'est plus seulement regardé : il agit dans le cadre, concentré sur sa propre tâche, indifférent à nous. Le visage est à peine modelé, quelques accents pâles suffisent à le poser, et pourtant l'attention de la jeune musicienne se lit entière. Morisot peint sa fille comme une personne occupée à devenir quelqu'un.
La même année, un grand lévrier entre dans la peinture. Le poète Stéphane Mallarmé, ami intime de la maison, avait offert à Julie son lévrier, Laërte. Morisot les réunit dans Jeune fille au lévrier : l'adolescente assise, le chien allongé contre elle. Le pelage clair de l'animal et la robe de Julie sont posés dans la même gamme pâle, en larges touches lisses, tandis que le fond se dissout en vert tendre. C'est un portrait calme, presque grave. Julie a quinze ans. Sa mère, elle, n'en a plus pour longtemps.
Cette année-là, justement, Renoir réunit la mère et la fille sur une même toile, Berthe Morisot et sa fille Julie Manet. Il avait commencé par peindre Julie seule, puis a demandé à Berthe de poser à côté d'elle. Les deux visages se penchent l'un vers l'autre, dans cette chaleur rousse et nacrée qui est sa signature ; la mère, encore jeune d'allure, et l'adolescente, presque côte à côte, presque sœurs. C'est l'une des dernières images des deux ensemble. En mars 1895, Berthe Morisot meurt d'une pneumonie, contractée en veillant Julie malade ; la petite fille tant peinte se retrouve orpheline à seize ans. Et c'est alors qu'elle prend la parole. Julie tenait depuis l'enfance un journal ; adulte, elle le publiera, veillera sur l'œuvre de sa mère, organisera les expositions. Le visage le plus regardé du cercle impressionniste devient celui qui raconte, qui conserve, qui transmet. Celle qu'on regardait nous regarde à son tour — et, cette fois, c'est elle qui tient la plume.