Saison 22 · Petits corps sous grands regards : l'enfance dans l'impressionnisme · Épisode 03
Approchez-vous de cette chevelure. Une longue coulée rousse, presque cuivrée, qui descend en torsade sur l'épaule d'une fillette de huit ans. Renoir l'a peinte en 1880, et c'est aujourd'hui le joyau de la Fondation Bührle, à Zurich. Irène est de profil, le regard ailleurs, posée devant un feuillage sombre qui fait flamber ses cheveux. Regardez la touche : souple, fondue, sans un seul cerne dur. La joue est de nacre, l'oreille un coquillage rose, et la masse des cheveux, traitée mèche à mèche en traînées liquides, semble encore tiède. C'est un des plus beaux portraits d'enfant du dix-neuvième siècle. Et c'est une commande. Irène est la fille de Louis Cahen d'Anvers, banquier, l'un des hommes les plus riches de Paris.
L'année suivante, en 1881, Renoir peint les deux sœurs d'Irène, Alice et Élisabeth. On appelle la toile Rose et Bleu ; elle est aujourd'hui à São Paulo. Deux fillettes en robe de soie se tiennent la main, l'une vêtue de rose, l'autre de bleu, détachées sur un fond clair presque vide qui les isole comme deux fleurs coupées. Le satin est rendu en touches glissantes, qui attrapent la lumière au pli des manches ; les chevelures rousses, encore, dénouées. C'est le portrait d'apparat enfantin porté à son comble de séduction. Mais regardez ce fond nu : il ne raconte rien de ces enfants, il les présente. L'enfant y est une vitrine, la preuve peinte d'une fortune. Et le peintre, lui, est un fournisseur : les Cahen d'Anvers payèrent Renoir tard et chichement, et reléguèrent la Petite Irène dans une chambre de domestique. Irène, devenue plus tard madame de Camondo, verra cette collection familiale pillée sous l'Occupation.
Pour comprendre ce que Renoir vend à ces familles, il faut remonter à ses débuts. En 1864, il a vingt-trois ans, il sort de l'atelier où il peignait des fleurs sur la porcelaine, et il signe l'une de ses premières toiles : le portrait de Romaine Lacaux, une petite fille, commandé par sa famille. Elle est aujourd'hui à Cleveland. L'enfant est assise, bien droite, dans une robe claire dont les blancs translucides trahissent déjà l'œil du coloriste, des fleurs près d'elle. Le visage est lisse, poli, presque émaillé. L'ancien décorateur de porcelaine n'est pas loin. Dès cette toile, le don est là : Renoir sait rendre une joue d'enfant comme personne, et il en fera un métier.
Ce don, le marché bourgeois en veut une version précise : l'enfant joli, sage, rassurant. Regardez la Fillette à l'arrosoir, peinte en 1876, à Washington. Une petite fille en robe bleue ornée de dentelle se tient dans un jardin criblé de fleurs, un arrosoir à la main, des rubans dans les cheveux. Tout y est charme : la touche émiette les massifs en confettis de rouge et de blanc, le sentier ondule, la lumière tombe en pluie douce. C'est l'enfance comme décor de bonheur, sans une ombre, sans un pli de travers. Voilà le produit que la haute bourgeoisie commande : un enfant qu'on regarde comme on regarderait un jardin fleuri.
La commande atteint son sommet en 1878, avec Madame Georges Charpentier et ses enfants, au Metropolitan de New York. Une grande toile, près de deux mètres de large. Dans un salon tendu d'étoffes japonisantes, l'épouse de l'éditeur Charpentier trône en robe noire ; à ses pieds, sa fille Georgette est assise sur un énorme chien terre-neuve, et le petit Paul, trois ans, porte robe et boucles, comme sa sœur — la mode du temps habillait ainsi les garçons. Renoir touche mille francs. Mais surtout, madame Charpentier fait jouer ses relations pour que la toile soit bien placée au Salon de 1879. Elle le fut, et ce fut le tournant de la carrière de Renoir. L'enfant peint devient ici la vitrine d'un milieu, et le levier d'une réussite.
Dix ans plus tard, en 1888, Renoir tente de rejouer ce triomphe. Il peint les trois filles du poète Catulle Mendès et de la pianiste Augusta Holmès, réunies autour d'un piano : l'une joue, une autre tient un violon, la troisième écoute. La toile est aussi au Metropolitan. Mais la manière a changé. Le trait s'est durci, les couleurs sont plus crues, les visages presque schématisés. Renoir cherchait le succès de la toile Charpentier ; l'accueil fut tiède. La commande d'enfants n'est pas qu'un sujet tendre : c'est un commerce, avec ses recettes, ses échecs, et un peintre qui doit, chaque fois, plaire à la famille qui paie.
Ce durcissement, on le voit en pleine lumière dans l'Enfant au fouet, de 1885, aujourd'hui à l'Ermitage. Le modèle est Étienne Goujon, fils d'un sénateur, cinq ans, vêtu lui aussi d'une robe blanche de petite fille. Renoir, qui regarde alors Ingres et Raphaël, cerne le visage d'un dessin net, précis, presque froid, et le pose sur un paysage resté, lui, tout en touches libres et vibrantes. Le contraste est frappant : le visage de l'enfant de notable est traité avec une rigueur de portrait officiel, tandis que la nature, derrière, demeure impressionniste. C'est la peinture d'un homme tiraillé entre la commande, qui veut un visage lisible, et son propre œil de coloriste.
Terminons par une enfant plus modeste : Mademoiselle Legrand, peinte en 1875, à Philadelphie. Adelphine a six ans, fille d'un petit employé ; dans ces années maigres où ses toiles impressionnistes ne se vendent pas, Renoir vit de ces portraits-là. Regardez-la : les mains jointes, l'air hésitant, sur son trente-et-un, mais le regard qui cherche au-delà du peintre quelqu'un pour la rassurer. C'est peut-être le plus vrai de tous ces enfants commandés, celui où l'on sent l'enfant intimidé derrière la pose. Quelle que soit la fortune des parents, le pinceau de Renoir donne à chacun la même chair tendre. Mais d'autres enfants, eux, n'ont pas posé pour leur portrait : ils ont travaillé sous le regard du peintre. Ce sera le prochain épisode, les petits rats de l'Opéra.