Saison 22 · Petits corps sous grands regards : l'enfance dans l'impressionnisme · Épisode 03

Renoir commande — les filles du banquier

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En 1880, Auguste Renoir a quarante ans et il court les commandes. Les expositions impressionnistes lui ont bâti une réputation, mais la réputation ne paie pas l'atelier. C'est dans ce contexte très concret qu'un banquier parisien lui passe commande d'un portrait. Ce banquier s'appelle Louis Raphaël Cahen d'Anvers, il appartient à la haute finance, et c'est sa fille Irène, huit ans, qui va poser.

Le tableau s'appelle simplement "Mademoiselle Irène Cahen d'Anvers". On voit une petite fille de trois quarts, vêtue d'une robe claire à col blanc, ses cheveux roux tombant librement dans le dos. Le fond est un mur végétal lumineux, flou à la manière de Renoir. Irène regarde légèrement de côté. Son expression est tranquille, peut-être un peu absente. Ce n'est pas l'enfant souriante et rayonnante que la commande bourgeoise appelle en général. C'est quelque chose de plus équivoque.

Approchons-nous du visage. Renoir peint la chevelure avec une virtuosité presque indépendante : des dizaines de touches courtes mêlent les roux, les ocres, les dorés. Mais ce qui retient, c'est le regard. Les yeux d'Irène ne s'offrent pas. Ils regardent ailleurs, ou en dedans. Ce regard résiste à la commande, il refuse l'affichage de la grâce attendue. Renoir peint une enfant réelle, pas un ornement.

Un an plus tard, en 1881, Louis Raphaël Cahen d'Anvers passe une seconde commande. Ce sont les deux sœurs cadettes d'Irène qui posent cette fois : Alice et Élisabeth. Le tableau est souvent désigné sous le titre "Rose et Bleu". Les deux fillettes sont debout, l'une en robe rose, l'autre en robe bleue, composées de façon presque symétrique. Deux petites silhouettes bien habillées, face à nous.

Ces deux robes ne sont pas des détails anodins. Elles sont choisies, coordonnées, assorties. Elles disent la prospérité, la maison bien tenue, le rang. Dans le portrait d'apparat bourgeois, l'enfant fonctionne comme une extension du capital familial, un argument visuel dans la compétition sociale de la haute bourgeoisie parisienne. Le commanditaire ne commande pas un enfant : il commande une image de sa réussite.

La famille Cahen d'Anvers appartient à ce milieu de la finance juive parisienne qui s'est imposé au cours du dix-neuvième siècle. Riche, cultivée, disposée à acheter de l'art contemporain à une époque où les institutions officielles résistaient encore aux impressionnistes, cette clientèle a souvent été décisive pour les peintres du groupe. Ces grandes commandes ont transité par des milieux qui cherchaient dans la modernité artistique une légitimité que les cercles aristocratiques ne leur accordaient pas.

Regardons maintenant les corps de ces deux petites filles. Elles ne jouent pas, elles ne courent pas, elles ne font rien. Elles sont là, debout, présentables. Le corps de la fillette bien née n'est jamais représenté en mouvement dans ces portraits de commande. Il est représenté disponible, exposé, déjà dressé pour entrer dans le monde adulte qui l'attend. Les garçons, dans la même époque, ont droit à des attributs d'action, des attitudes d'exploration. Les filles ont des robes.

On rapporte que les Cahen d'Anvers n'auraient pas été entièrement satisfaits du résultat. Si l'anecdote est difficile à vérifier dans tous ses détails, elle pointe quelque chose de réel : la tension entre le peintre et son commanditaire. Le banquier attendait peut-être plus de magnificence, plus de certitude dans le geste. Renoir ne produit pas ce qu'on attendait. Il ne produit pas la splendeur.

Car dans ces portraits, Renoir fait quelque chose qu'aucun client bourgeois ne commande explicitement : il montre du temps suspendu. Ces enfants semblent avoir un instant à elles, même captif. La petite Irène pense à autre chose. Cette sincérité-là est peut-être perçue comme un manque de grandeur. Elle est, pour nous, ce qui fait vivre le tableau.

"Mademoiselle Irène Cahen d'Anvers" est aujourd'hui conservée à la Fondation Beyeler, en Suisse. "Rose et Bleu" se trouve au Musée d'Art de São Paulo, au Brésil. Deux petites Parisiennes du dix-neuvième siècle dont les images ont traversé les continents, dispersées au fil des ventes et des drames familiaux. Irène Cahen d'Anvers a survécu à la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs membres de sa famille n'ont pas eu cette chance. Ce contexte pèse sur ces toiles, même si Renoir en 1880 ne pouvait pas le savoir.

Ce que ces deux commandes nous donnent à voir, c'est la mécanique du portrait d'enfant bourgeois sous la Troisième République : le peintre a besoin d'argent, le banquier a besoin d'images, et les petites filles ont besoin de rester immobiles. Tout cela se noue dans une toile de quelques dizaines de centimètres. Ce qui reste, c'est le regard légèrement détourné d'une enfant de huit ans qui ne sait pas encore qu'elle va traverser un siècle entier.

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