Saison 22 · Petits corps sous grands regards : l'enfance dans l'impressionnisme · Épisode 02

Cassatt et la fillette avachie : le corps hors décorum

Une fillette est jetée en travers d'un fauteuil, jambes écartées, jupon remonté, un bras qui pend dans le vide. Elle a cinq ou six ans, elle s'ennuie, et son corps le dit tout entier. Voilà Petite fille au fauteuil bleu, peinte par Mary Cassatt en 1878. Le siège est tendu d'une cretonne bleue à grands ramages, et trois autres fauteuils identiques referment la pièce, posés de biais, qui tirent l'espace en diagonale. Au sol, un petit griffon bruxellois dort en boule, un cadeau de Degas. La couleur est franche, presque sans ombre brune : des bleus de cretonne, le blanc cassé du jupon, la chair rose de l'enfant. Degas, l'ami, a conseillé le fond et y a même donné quelques coups de pinceau. Mais l'enfant ne nous regarde pas, ne sourit pas, ne pose pas. Elle se laisse aller. Le jury américain qui sélectionnait pour l'Exposition de 1878 a refusé la toile : trop libre, trop débraillée. Une petite fille, à l'époque, ne s'affale pas dans un tableau.

Pour mesurer l'audace, regardez l'enfant que le Salon, lui, réclamait. Voici La Cruche cassée, de William Bouguereau, 1891. Une fillette assise bien droite sur la margelle d'un puits, les mains sagement jointes, le visage levé vers nous, deux grands yeux mouillés qui cherchent notre attendrissement. La peau est lissée comme de la porcelaine, pas une touche visible, le drapé tombe parfaitement, la lumière est celle, douce et stable, de l'atelier. C'est ravissant, c'est impeccable, et c'est entièrement composé pour plaire. L'enfant y est un objet de grâce, une jolie chose finie. Tout l'académisme du siècle a peint l'enfance ainsi : angelot, putto, petit ange aux joues rondes. Revenez maintenant à la fillette de Cassatt, vautrée dans son fauteuil. Elle ne cherche rien, elle ne nous offre rien. C'est un corps réel, pris dans un moment réel, et c'est là toute la rupture.

Cassatt revient sans cesse à cette vérité du corps enfantin : il pèse. Dans Mère sur le point de laver son enfant ensommeillé, de 1880, une femme tient sur ses genoux une petite fille à moitié endormie, lourde, molle, le buste qui s'effondre contre l'épaule maternelle, une jambe pendante et nue. Tout le poids d'un enfant fatigué est là, dans cet abandon sans grâce. Cassatt cadre serré, coupe la scène à droite et à gauche, un procédé qu'elle tient de Degas et de l'estampe japonaise, et redresse légèrement le plan, si bien que les rayures du fauteuil et celles du papier peint montent à la verticale et compriment la figure vers nous. On est tout près. On sent presque la tiédeur de l'enfant assoupie.

Même refus de la jolie pose dans Susan réconfortant le bébé, vers 1881. Le nourrisson, en robe blanche bordée de bleu, n'a rien d'un chérubin radieux : il a l'air grave, un peu débordé, le regard perdu, comme un vrai bébé qu'on dérange. Cassatt peint ce que les autres effacent, la bouille boudeuse, la nuque encore molle, le poids inerte du petit corps qu'une femme retient contre elle. La touche est large, la chair faite de roses et de gris pâles posés côte à côte, sans noir. Ce n'est pas un emblème de l'enfance heureuse : c'est cet enfant-ci, à cette minute-là, avec son humeur du moment.

Dehors, c'est la même franchise. Enfants au jardin, qu'on appelle aussi La Nourrice, peinte elle aussi en 1878, est la première grande toile de plein air de Cassatt. Une bonne tricote sur un banc, dans un jardin bordé de fleurs ; à ses pieds, un enfant joue, courbé, absorbé sur son occupation ; un autre dort dans une voiture, un peu plus loin. Personne ne pose, personne ne se tourne vers le peintre. La lumière passe entre les feuillages, la touche se fait rapide, les verts vibrent. Et surtout, aucune mièvrerie. Les enfants y sont occupés à eux-mêmes, indifférents à nous, exactement comme dans la vie. C'est cette indifférence qui fait le naturel.

En 1884, Cassatt pousse encore ce parti pris avec Enfants jouant sur la plage. Deux petites filles accroupies dans le sable, trapues, alourdies par leurs robes, tout entières prises par leur seau et leur pelle. On les voit de haut, presque par-dessus l'épaule, le visage baissé. Pas un sourire offert, pas un ruban coquet : des corps d'enfants ramassés sur leur jeu, des mains maladroites, des gestes têtus. Le fond, sable, mer, une voile au loin, est réduit à quelques bandes claires pour que rien ne distraie de ces deux petites masses concentrées. Cassatt peint l'enfance comme une affaire sérieuse : celle de jouer.

Ce regard plongeant, Cassatt le portera à son comble plus tard, en 1893, dans La Toilette de l'enfant. On plonge littéralement sur la scène, vus d'au-dessus, comme penchés au bord du tableau : une femme lave les pieds d'une petite fille assise sur ses genoux, et tout l'espace bascule. Le pichet, la cuvette, les motifs du tapis et de la robe rayée s'aplatissent en zones décoratives, droit venues de l'estampe japonaise. Le corps de l'enfant devient une géométrie tendre, un emboîtement de membres dodus que la main maternelle tient en place. La pose n'est toujours pas une pose : c'est un geste de soin saisi tel quel, de très près.

Le coup d'éclat, pourtant, c'est une fille ingrate. En 1886, Degas doute tout haut que les femmes sachent vraiment dessiner. Cassatt lui répond par une toile : Jeune fille se coiffant. Une adolescente en chemise, mal réveillée, lève les bras pour renouer sa natte ; le coude pointe, le menton fuit, le profil est sans charme, la chemise bâille sans grâce. Rien n'est arrangé pour séduire. Et c'est magnifique de justesse : le geste banal du matin, le corps gauche d'une vraie jeune fille, rendu avec un dessin si ferme que Degas, vaincu, voulut la toile pour lui et l'échangea contre une des siennes. Cassatt l'accroche à la huitième et dernière exposition impressionniste, en 1886. Là est sa réponse à La Cruche cassée : non pas l'enfant qu'on aimerait voir, mais l'enfant qui est là. La prochaine fois, nous verrons l'autre versant, quand un banquier commande à Renoir le portrait de ses filles, et que l'enfance redevient une vitrine de soie.

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