Saison 22 · Petits corps sous grands regards : l'enfance dans l'impressionnisme · Épisode 01
Une femme regarde un enfant dormir, et toute la toile semble retenir son souffle. Nous sommes en 1872, le tableau est petit, à peine plus grand qu'une feuille de cahier, et il s'appelle Le Berceau. Approchez-vous du voile. Berthe Morisot a tendu deux gazes translucides dans l'image : celle qui couvre le nourrisson au premier plan, et le rideau clair, au fond, qui filtre le jour. Ces blancs ne sont pas blancs. Ils sont bleutés, traversés de gris tendres, posés en touches déliées si légères qu'on voit la toile respirer dessous. La main du peintre n'a rien lissé. Elle a effleuré. Et de cette transparence naît la chose la plus difficile à peindre : l'air immobile au-dessus d'un enfant qui dort. Regardez maintenant le geste. Le bras replié de la mère, le coude posé, la main contre la joue, dessine une courbe qui répond exactement à l'arc du berceau. Tout le tableau est bâti sur cette rime de gestes de protection. La femme, c'est Edma, la sœur de Berthe, penchée sur sa petite fille. Mais le vrai sujet n'est pas l'enfant : c'est le regard. Un regard pensif, un peu absent, qui veille sans surveiller, qui pense ailleurs tout en restant là. Edma avait appris la peinture aux côtés de Berthe, puis elle avait choisi le mariage et les enfants, et reposé le pinceau. Voilà ce que dit ce titre, veiller et ne pas peindre : la femme qui veille fut une femme qui peignait. Ce tableau fut la première toile qu'une femme accrocha avec le groupe, à la première exposition de 1874. Personne ne l'acheta. Il resta dans la famille pendant près de soixante ans.
Le motif du berceau, un homme l'avait peint cinq ans plus tôt. En 1867, Claude Monet, vingt-sept ans, sans le sou, peint Camille penchée sur le berceau de leur premier fils, Jean, qui vient de naître. Une main écarte le voile, sans doute celle d'une servante. Mettez les deux toiles côte à côte et la différence saute aux yeux. Chez Monet, la matière est plus dense, plus chargée, la pâte plus grasse, l'ombre encore brune. On est avant l'impressionnisme proprement dit, avant que la lumière n'allège tout. C'est déjà le même sujet tendre, le même penchement vers l'enfant, mais peint avec le poids de la peinture d'atelier, là où Morisot, cinq ans après, fera flotter la gaze.
Cette veille, Morisot la fait sortir au grand air dès l'année suivante. Dans Cache-cache, peint en 1873, on retrouve Edma, debout cette fois, dans un champ près d'un petit cerisier, jouant avec sa fillette par un après-midi d'été. La palette s'est ouverte. Le vert est frais, le ciel mobile, la robe claire happée par la lumière. La touche court, rapide, presque distraite, comme le jeu lui-même. La mère tend la main, l'enfant se cache à demi derrière l'arbuste : la surveillance s'est faite tendresse mobile. Ce tableau aussi figura à l'exposition de 1874, et il passa plus tard entre les mains d'une autre peintre du groupe, Mary Cassatt, qui sut reconnaître de quoi il était fait.
Le regard posé sur l'enfant peut aussi être celui du peintre sur sa propre famille. En 1885, Renoir vient d'avoir un fils, Pierre. Il en tire une suite de dessins et de toiles, dont cette Maternité où Aline, la jeune mère, donne le sein, l'enfant tenant son petit pied dans la main. Tout l'art de Renoir est là, dans le contraste : les deux visages, la chair nacrée, le sein, sont menés jusqu'au fini le plus poli, presque ingresque, tandis que le fond, le mur de la maison de village, n'est qu'esquissé, suggéré en quelques frottis. Le peintre concentre toute sa précision sur les corps qu'il aime, et laisse le reste à l'état d'air.
Mais veiller un enfant, au dix-neuvième siècle, c'est aussi le veiller malade. En 1872, Camille Pissarro peint sa fille préférée, Jeanne-Rachel, qu'on appelle Minette. Une enfant grave, le visage tendre, les yeux trop grands. Pissarro l'a peinte à plusieurs étapes de sa maladie ; elle mourra l'année suivante, encore enfant. La toile, conservée aujourd'hui au Wadsworth Atheneum, ne joue pas la grâce. Elle regarde l'enfant en face, simplement, avec une attention presque inquiète. C'est l'envers exact du putto rose de l'académie : non pas un angelot décoratif, mais un petit être réel et fragile, qu'un père peint parce qu'il sait déjà, peut-être, qu'il va le perdre.
Quand l'enfant va bien, en revanche, la lumière l'emporte. Souvenez-vous de La Femme à l'ombrelle, peinte par Monet en 1875 : Camille en haut d'un talus, l'ombrelle tournée vers le soleil, l'herbe et les nuages emportés par le vent. Et là, derrière, plus petit, à demi noyé dans les graminées et la clarté, un enfant : c'est encore Jean. Le visage est ombré de vert par l'ombrelle, les ombres sont colorées, bleues et tendres, jamais noires. L'enfant n'est plus veillé dans la pénombre d'une chambre : il est dissous dans le plein air, devenu une tache claire parmi les herbes, présence légère d'un après-midi de printemps.
Et puis il y a l'enfant qui ne pose pas joliment. Toujours en 1872, Monet peint le petit Jean sur son cheval mécanique. Le garçon, fouet en main, se tient raide, sérieux, presque buté sur son jouet, dans un jardin tout en taches lumineuses. Aucune mièvrerie, aucun sourire offert au spectateur. Juste un enfant saisi tel qu'il est, un peu gauche, tout à son sérieux d'enfant. C'est déjà l'autre versant de la saison : l'enfance non corrigée, le petit corps que la peinture cesse d'idéaliser.
Revenons, pour finir, au geste du début. En 1880, Morisot peint La Nourrice Angèle donnant le sein à sa fille, Julie. La scène est au jardin, et la touche y est plus libre que jamais, hachée, dénouée, presque dissoute dans les verts. Deux femmes occupent le cadre. L'une nourrit l'enfant : c'est son métier, elle est payée pour cela. L'autre tient le pinceau : c'est la mère. Le soin de l'enfant est délégué pour que la peintre, elle, puisse peindre. Veiller et ne pas peindre, c'était Edma devant le berceau ; ici, c'est l'inverse exact, et Morisot le montre sans un mot, simplement en plaçant les deux femmes dans la même lumière. La saison s'ouvre ainsi, sur le regard tendre posé sur l'enfant endormi. Le prochain épisode défait cette tendresse : une fillette vautrée en travers d'un fauteuil bleu, que personne n'a songé à rendre sage.