Saison 22 · Petits corps sous grands regards : l'enfance dans l'impressionnisme · Épisode 01

Le Berceau — veiller et ne pas peindre

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Au printemps 1874, dans l'atelier du photographe Nadar au boulevard des Capucines, une toile de dimensions modestes attire l'oeil. Elle mesure à peine cinquante centimètres sur soixante. Elle représente une femme assise, de profil, et un berceau drapé de gaze blanche. C'est Le Berceau de Berthe Morisot. Dans cette salle qui réunit pour la première fois les peintres qu'on appellera bientôt impressionnistes, ce tableau est l'un des seuls à placer au centre non pas la lumière d'un paysage ni la foule d'un café, mais une veille. Une femme qui regarde un enfant qui dort.

La femme s'appelle Edma. C'est la sœur de Berthe Morisot. Elle est assise, légèrement penchée vers le berceau, une main levée qui retient le rideau de gaze comme si elle venait de l'écarter. Son regard descend vers l'enfant. Il n'y a pas de sourire, pas de tendresse ostensible. Il y a de la concentration, quelque chose de presque sévère. Un regard qui surveille. Un regard qui veille.

Ce qui frappe en regardant plus longtemps, c'est l'autre main. Elle repose sur le genou d'Edma, simplement posée, dans une inaction totale. Cette main ne tient rien. Edma Morisot, devenue Edma Pontillon après son mariage en 1869, a abandonné la peinture. Elle avait travaillé comme sa sœur auprès de Corot, elle exposait au Salon. Et puis elle a épousé un officier de marine, Adolphe Pontillon, et elle a cessé de peindre. Pas par manque de désir. Par manque de permission sociale.

Le berceau lui-même est une construction visuelle complexe. Morisot peint la gaze avec une légèreté difficile à décrire, des touches blanches et grises qui font à la fois rideau et brouillard. Derrière, on devine plus qu'on ne voit l'enfant : Blanche Pontillon, née en 1871, fille d'Edma. La toute petite n'est pas montrée avec précision. Elle est enveloppée, protégée, presque effacée derrière le tissu que sa mère tient écarté. La gaze est à la fois protection et frontière.

Dans leurs lettres, les deux sœurs témoignent de ce qu'Edma traverse depuis le mariage : l'ennui qui s'installe, l'inquiétude de n'avoir plus le geste du peintre, la difficulté à se concentrer sur l'enfant et en même temps l'impossibilité de revenir à la toile. Edma écrit qu'elle a essayé. Elle n'y arrive plus. Ce n'est pas un échec de volonté. C'est un empêchement de structure. Le mariage bourgeois du dix-neuvième siècle ne laisse pas de place pour les deux : la maternité et l'art.

Il faut rappeler ce que signifie être peintre femme dans les années 1870. L'École des Beaux-Arts n'admet pas les femmes avant 1897. L'accès au modèle nu leur est refusé. Une fois mariées, l'argent du ménage n'est pas le leur, le temps du ménage n'est pas le leur. Peindre dans un salon avec enfants et domestiques est une performance d'équilibriste qu'on ne demande à aucun homme. Ce que le tableau de Morisot montre, c'est précisément ce verrou.

Mais regardons aussi ce que la situation dit de Berthe Morisot elle-même. Elle est face à sa sœur. Elle tient, elle, un pinceau. Elle peut faire ce qu'Edma ne peut plus. Le Berceau est peut-être aussi un portrait de ce que Berthe a choisi de ne pas encore être. Elle ne se mariera qu'en décembre 1874, quelques mois après cette exposition, en épousant Eugène Manet, le frère d'Édouard. À partir de là, les contraintes commenceront pour elle aussi.

Sur le plan pictural, le tableau appartient pleinement à ce que les impressionnistes cherchent à cette époque. Morisot travaille avec une économie de moyens qui est aussi une précision extrême. Le fond est quasi abstrait, traité en aplats clairs. Les vêtements d'Edma sont rendus avec quelques coups de pinceau noirs et bleus qui suggèrent plus qu'ils ne décrivent. Et cette gaze, ce blanc qui vibre, est une des solutions les plus élégantes que l'impressionnisme ait trouvées pour rendre la transparence.

À la première exposition impressionniste d'avril 1874, Berthe Morisot montre neuf œuvres. Elle est la seule femme du groupe fondateur, aux côtés de Monet, Renoir, Degas, Pissarro, Sisley. La critique les attaque et les moque. Morisot, elle, est souvent traitée avec une condescendance aimable plutôt qu'avec une hostilité frontale. Ce qui est une autre forme de violence : on admire sa délicatesse, on n'examine pas sa pensée.

La saison dans laquelle nous entrons refuse de traiter l'enfant comme un motif de grâce. Le Berceau le confirme dès le premier épisode. Blanche Pontillon, à peine visible sous la gaze, n'est pas là pour attendrir. Elle est là comme condition. Sa naissance a redéfini la vie d'Edma et mis fin à une carrière de peintre. Ce petit corps invisible est le pivot de toute la composition, pas parce qu'il est beau ou touchant, mais parce qu'il pèse.

Le Berceau est un des tableaux les plus sobres et les plus intenses de l'impressionnisme. Il ne montre pas la joie de la maternité. Il montre une femme dont les mains sont vides. Il montre l'écart entre deux sœurs que le mariage vient de séparer plus sûrement que la distance. Berthe Morisot a fixé cet écart avec une précision qui ne doit rien à la nostalgie. Elle a vu ce qu'Edma avait perdu. Elle l'a peint. Et c'est exactement ce que sa sœur ne pouvait plus faire.

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