Saison 21 · Marie Bracquemond : l'œuvre sous étau · Épisode 04

Les trois expositions impressionnistes (1879, 1880, 1886)

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Trois. Marie Bracquemond expose avec le groupe impressionniste à trois reprises seulement : en 1879, en 1880, puis en 1886, après six années de silence. On a souvent lu dans ces absences un retrait, une forme de modestie ou de désengagement. Il faut lire exactement l'inverse. L'histoire de ces trois présences est une histoire d'espace conquis, défendu, puis sacrifié sous la pression de celui qui partage sa vie et son quotidien.

En avril 1879, la quatrième exposition impressionniste ouvre au 28, avenue de l'Opéra. C'est Edgar Degas qui a invité Marie Bracquemond à rejoindre le groupe. Il l'a vue travailler, il a reconnu une technicienne d'une rigueur rare, formée dans la tradition académique, qui avait même attiré l'attention d'Ingres dans sa jeunesse. Degas n'invite pas par charité : il invite qui il estime. Mary Cassatt est entrée dans le groupe de la même manière, un an plus tôt. Ces deux femmes sont là parce qu'elles sont excellentes.

Ce que Bracquemond présente en 1879, c'est une peinture encore en transition. Elle vient d'une formation où la ligne précède la couleur. Mais depuis Sèvres, elle observe la lumière naturelle qui change tout. Elle voit comment le soleil décompose un vêtement blanc en taches bleues et vertes, comment une ombre sur de la mousseline devient une forme presque abstraite. Elle commence à pousser dans cette direction, contre les habitudes que les années d'atelier ont installées dans ses gestes.

Sèvres n'est pas seulement une adresse. C'est le territoire de Félix. Son mari est chef des travaux d'art à la Manufacture nationale de porcelaine. Il circule dans les milieux artistiques parisiens, il décide des sorties. Marie peint dans le jardin, dans les pièces de la maison. La villa de Sèvres est à la fois son atelier et sa limite géographique. C'est pourtant là, dans cet espace contraint, qu'elle produit certaines des toiles les plus lumineuses de la décennie.

La plus accomplie d'entre elles, elle la montre à la cinquième exposition, en 1880. Sur la terrasse à Sèvres présente deux femmes assises dans le jardin, habillées de blanc, dans la lumière de l'été. Des éventails japonais sur la table, un fond de végétation traité en larges aplats verts. La composition est à la fois très construite et très libre. On sent la leçon de l'estampe japonaise dans le découpage de l'espace, dans la façon dont les figures tiennent le premier plan sans s'enfoncer dans une perspective naturaliste. Ce n'est pas un caprice décoratif : c'est un choix pictural conscient.

Regardons le détail des tissus. Les robes blanches ne sont pas blanches : elles sont faites de bleus froids, de mauves, de touches de gris lumineux posées en virgules courtes. La lumière d'été pénètre la mousseline et crée des zones où le tissu s'efface presque. Ce n'est pas de la virtuosité pour la virtuosité. C'est l'observation précise de ce que la lumière fait à un vêtement porté dehors, dans la vraie chaleur de l'après-midi. La touche est ferme, décidée. Bracquemond n'hésite pas.

Les deux figures assises, qui sont-elles ? L'une est probablement sa sœur Louise, l'autre une parente ou une amie. Ce ne sont pas des modèles professionnels : ce sont des femmes de son entourage immédiat, dans le seul espace où elle peut peindre librement. Il n'y a pas de café, pas d'hippodrome, pas de coulisses d'opéra, comme pour Degas ou Manet. Il y a ce jardin, ces femmes, cette lumière. Et elle en fait une grande peinture.

Entre 1880 et 1886, six ans sans exposition. Félix Bracquemond, graveur reconnu et respecté, ne cesse d'exprimer ses réserves sur la direction que prend la peinture de sa femme. Il ne lui interdit rien formellement. Il critique, il doute à voix haute, il soupire sur les choix de palette. Ce doute installé dans le quotidien, dans le regard de celui dont l'opinion pèse — c'est un poids qui ne se voit pas dans les tableaux, mais qui travaille en dessous.

En 1886, la huitième et dernière exposition du groupe ouvre rue Laffitte. C'est une exposition fracturée : Seurat y présente Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte et le pointillisme divise profondément le mouvement. L'impressionnisme se décompose en même temps qu'il se montre pour la dernière fois collectivement. Dans ce contexte tendu, Bracquemond choisit de participer. Sa présence n'est pas anecdotique.

Ce qu'elle montre en 1886, c'est une peinture que les années ont rendue plus sûre encore. Les jardins, les figures féminines, la lumière filtrée — elle a approfondi son territoire. Ses toiles révèlent une maîtrise des tons clairs, une tenue de la surface picturale qui n'a rien à envier aux autres membres du groupe. Mais la critique ne lui accorde pas l'attention qu'elle mérite. Et Félix, à la maison, continue.

Quelques années après 1886, Marie Bracquemond cesse d'exposer. Son fils Henri le dira plus tard : c'est la résistance de Félix qui a eu raison d'elle. On ne mesurera jamais exactement ce que cela signifie d'avoir peint sous cet étau pendant dix ans, d'avoir produit des toiles d'une luminosité réelle, et de se heurter chaque soir au scepticisme de l'homme qui partage votre table. Ce n'est pas un talent qui s'éteint. C'est une volonté que l'entourage a épuisée. Trois expositions, un retrait contraint, et une œuvre qui tient.

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