Saison 21 · Marie Bracquemond : l'œuvre sous étau · Épisode 03
Marie Bracquemond s'installe à Sèvres avec Félix, son mari, dans les années 1870. Sèvres est une commune tranquille de la banlieue sud-ouest parisienne, à portée du méandre de la Seine. Félix Bracquemond est alors un artiste reconnu, graveur de réputation et concepteur de décors pour la céramique. Sèvres lui convient. Pour Marie, la question est différente. Ce que Sèvres lui offre, c'est un jardin. Et dans ce jardin, elle va construire l'essentiel de son œuvre de maturité. Parce que quand l'École des Beaux-Arts reste fermée aux femmes — elle n'ouvrira ses portes qu'en 1897 —, quand le modèle nu vivant est inaccessible, quand les cafés où débattent Monet, Degas et leurs amis sont des territoires masculins, le jardin est ce qui reste. Marie Bracquemond en fait le centre de sa recherche.
Ce qui frappe dans la production de Sèvres, c'est l'ambition dissimulée sous l'apparente modestie du sujet. Le jardin, on sait, est la catégorie domestique qu'on assigne aux femmes peintres : le territoire du dedans légèrement agrandi. Mais regardez comment Bracquemond l'occupe. La lumière entre par le haut, se brise dans le feuillage, se multiplie sur les robes blanches et les pelouses d'été. L'espace n'est pas confiné. Il déborde. Ce n'est pas une scène de genre repliée sur elle-même. C'est une recherche en plein air aussi radicale, dans ses ambitions coloristes, que ce que Monet conduit simultanément sur les côtes normandes : le même problème, peindre la lumière vivante.
En 1880, elle peint les Trois femmes aux ombrelles. Trois silhouettes debout dans un jardin en plein soleil. Les ombrelles découpent la lumière et créent des halos de couleur pure. La touche est rapide, décidée, franchement moderne. Ce qui reste de la leçon classique — Bracquemond avait eu accès, jeune, à l'atelier d'Ingres, une chance rare pour une femme de son temps — ne contraint plus rien : c'est un socle, pas une cage. La couleur vibre. Bracquemond place ses figures dans une lumière si intense qu'elle dissout presque les contours, et elle tient.
Qui sont ces trois femmes ? On ne les nomme pas, on ne les particularise pas. Ce sont des figures de la bourgeoisie à laquelle Bracquemond appartient elle-même. L'ombrelle signale un confort certain : on ne travaille pas sous ce soleil, on protège son teint, on dispose d'heures libres l'après-midi. Mais Bracquemond ne les peint pas comme des trophées du loisir. Elle les peint comme des corps dans la lumière. La position sociale est là, lisible dans les robes, la posture, le jardin entretenu. Mais ce n'est pas le sujet. Le sujet, c'est le problème pictural du blanc qui n'est jamais blanc, qui est bleu dans l'ombre portée, vert sous le feuillage, rose au soleil direct.
On compare naturellement Bracquemond à Berthe Morisot, qui peint elle aussi des femmes dans des jardins, sur des terrasses, dans des intérieurs domestiques. La comparaison est juste : toutes deux ont travaillé dans les marges que le système leur laissait. Mais Morisot bénéficiait d'un réseau solide, d'une insertion dans le cercle Manet, d'une fortune personnelle qui lui donnait une liberté de manœuvre. Bracquemond, elle, avait Félix. Et Félix était un problème d'une nature particulière.
Félix Bracquemond est un artiste reconnu, un homme dont l'opinion compte dans les milieux artistiques parisiens. Mais il est farouchement hostile à l'évolution impressionniste de sa femme. Il la dit dans l'erreur. Il décourage ses soumissions aux expositions du groupe, conteste ses choix plastiques, limite ses accès au milieu. C'est ce que leur fils Henri relatera plus tard, avec une précision qui ne laisse guère de doute : la critique paternelle a progressivement éteint la production de sa mère. L'étau qui donne son nom à cette saison n'est pas une métaphore. Il a un visage, une légitimité professionnelle qui donnait à ses dénigrations une force redoutable.
Vers 1887, Bracquemond peint une scène d'intérieur que l'on connaît sous le titre Sous la lampe. Deux figures assises, éclairées par la lumière artificielle plutôt que par le ciel ouvert du jardin. La toile est belle, techniquement accomplie. Mais l'espace s'est contracté. Le jardin — ce territoire maximal — s'est éloigné. La lumière de la lampe remplace le soleil qu'elle avait maîtrisé en plein air. Ce n'est pas un recul de la technique. C'est un resserrement du monde disponible.
Vers 1890, Marie Bracquemond cesse de peindre publiquement. Elle a cinquante ans. Il lui reste vingt-six années à vivre, et elles seront artistiquement silencieuses. Non pas parce que le talent s'est tari — les toiles de Sèvres montrent que non — mais parce que les conditions qui rendaient un travail soutenu possible n'étaient plus là. L'empêchement était biographique, conjugal, structurel. Ce silence n'est pas un choix. C'est la conséquence d'une pression continue exercée sur quelqu'un dont l'art dérangeait.
Ce qui subsiste, c'est ce jardin. Les toiles de Sèvres, trop peu nombreuses, trop dispersées dans les collections, portent une intensité qui ne demande pas de pitié. Ce ne sont pas les traces de ce qui aurait pu être. Ce sont ce qui a été : des peintures réelles, faites avec pleine maîtrise, dans les années où Bracquemond tenait le seul territoire qu'on lui laissait. La luminosité qui les définit n'est pas un prix de consolation. C'est le témoignage de quelqu'un qui, à l'intérieur de ses contraintes, a décidé de regarder la lumière et de la peindre honnêtement.