Saison 20 · Eva Gonzalès : ce que le cadre ne montre pas · Épisode 07

Mai 1883 : le corps empêché — phlébite puerpérale, 34 ans

Vidéo en préparation

Paris, début mai 1883. Édouard Manet est mort le trente avril, gangrène au genou. Eva Gonzalès, son élève la plus proche, vient d'accoucher d'un fils. Une phlébite puerpérale se déclare — un caillot dans les veines profondes, complication fréquente et presque toujours fatale à cette époque. Le cinq mai, Eva Gonzalès meurt. Elle a trente-quatre ans. Deux deuils en une semaine, et la presse de Paris n'en remarquera qu'un seul. Posons devant nous ce qu'elle a peint, pour mesurer ce qui s'arrête ce jour-là.

"Une loge aux Italiens", 1874. Une femme en robe blanche est assise dans une loge de théâtre, lorgnette portée aux yeux, tournée vers la scène. Eva Gonzalès avait vingt-sept ans. Elle le soumet au Salon dans un format ambitieux, qui dépasse largement l'intimisme auquel on cantonnait volontiers les femmes peintres. Le tableau est aujourd'hui au National Gallery de Londres. Il a traversé les décennies sans être mis en avant comme il le mériterait.

Regardons ce détail de la lorgnette. Tenir une lorgnette au théâtre était en soi un acte social codifié — on regardait la scène, mais surtout on se montrait dans le regard des autres. Gonzalès inverse cela. Sa figure féminine n'est pas un spectacle offert. Elle est tournée vers ce qui se passe ailleurs, concentrée, active. Dans une époque picturale où les femmes sont presque toujours le sujet du regard masculin, choisir de peindre une femme qui regarde, c'est déjà prendre position.

Maintenant l'arrière-plan. L'homme, à droite, est flou. Il est en retrait, traité en fond de couleur sombre. C'est lui qui regarde la femme, pas la scène. Gonzalès n'en a pas fait un acteur à part entière. Il est là, il observe, mais le tableau ne le valorise pas. La hiérarchie habituelle — homme en premier plan, femme comme objet du regard — est discrètement renversée. Pas avec bruit. Par la composition, par l'accent, par où Gonzalès a choisi de mettre la lumière.

En 1870, Manet a peint le portrait d'Eva Gonzalès. Elle y est devant un chevalet, un pinceau à la main, penchée vers une toile où figure une pivoine. L'image est saisissante de paradoxe : c'est lui, Manet, qui tient le vrai pinceau, celui qui fait ce portrait-ci. Eva est à la fois la peintre mise en scène et le sujet de la toile. Elle peint dans le tableau de quelqu'un d'autre. Cette double capture dit quelque chose de la place qu'une femme occupait dans le monde de l'art, même lorsqu'on la mettait à l'honneur.

Regardons ses mains dans ce portrait. Manet ne les a pas peintes comme des mains qui travaillent — préhensiles, marquées, au geste précis. Elles sont légères, presque ornementales. Ce ne sont pas les mains d'un Courbet ou d'un Cézanne tels qu'un peintre les aurait représentés. Ce sont les mains gracieuses d'une femme qui joue à peindre. C'est là le plafond de verre pictural : même dans un portrait censé célébrer l'artiste, la femme reste de l'ordre du décor.

Eva Gonzalès n'a pas pu entrer aux Beaux-Arts — l'école fermait ses portes aux femmes jusqu'en 1897. Elle n'a pas eu accès au modèle nu masculin, passeport vers les genres nobles : histoire, mythologie, grande composition. Regardons "La Modiste", peinte vers 1877. Une femme travaille, dans un intérieur clair et précis. Gonzalès regarde le travail des femmes — pas pour l'idéaliser, pour le rendre visible. Dans un milieu qui lui fermait les sujets les plus valorisés, elle choisit de regarder ce qui se passait dans les espaces où elle avait accès.

En 1879, elle épouse Henri Guerard, graveur. Cette même année, elle expose "Le Nid" — une femme assise dans un feuillage printanier, recueillie, immobile. Le tableau est lumineux, tendre. Mais si l'on suit la courbe de son travail, quelque chose se resserre après le mariage. Les formats restent raisonnables. Les sujets deviennent plus intérieurs. La contrainte ne crie pas — elle pèse. Le corps de la femme peintre doit se plier à un autre rôle, et le temps de travail disponible se rétrécit en conséquence.

Dans ses dernières années, Gonzalès travaille beaucoup au pastel. Format plus rapide, qu'on peut poser et reprendre entre les obligations du quotidien. Ce n'est pas un retrait — certains de ces travaux ont une finesse remarquable, une maîtrise de la lumière différente mais entière. C'est une adaptation. Les grandes toiles à l'huile, les compositions de plusieurs semaines, le temps long — tout cela suppose des heures blocs que la vie domestique ne garantit pas. L'empêchement ne prend pas la forme d'une interdiction ; il prend la forme du manque de temps.

Le trente avril 1883, Manet meurt. Eva Gonzalès est à terme. Elle accouche dans les jours qui suivent, peut-être sans avoir appris la nouvelle. La phlébite se déclare. En 1883, il n'existe aucun traitement efficace contre une thrombose profonde post-partum. Son corps s'arrête le cinq mai. Son fils survit. Paris enterre Manet avec des discours. Eva Gonzalès reçoit quelques lignes de presse. La même disproportion que dans "Une loge aux Italiens" — la figure féminine au premier plan, précise, vivante, et derrière, dans la pénombre, ce qui ne sera jamais tout à fait vu.

← Saison 20 · Sommaire