Saison 20 · Eva Gonzalès : ce que le cadre ne montre pas · Épisode 06

Lumières intérieures — Jeanne Gonzalès, modèle et peintre

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En 1870, Manet peint Eva Gonzalès debout devant une toile, pinceau en main. Ce tableau est devenu le symbole de la relation maître-élève. Mais dans la pièce qu'il représente, Jeanne, la sœur cadette d'Eva, est absente. Elle le sera du récit dominant pendant plus d'un siècle. Pourtant Jeanne est présente dans presque toutes les toiles qu'Eva produira jusqu'à sa mort en 1883 : présente comme modèle, et présente aussi comme artiste — un fait que l'histoire de l'art a longtemps tenu hors champ.

Regardons "Une loge aux Italiens", peint par Eva vers 1874. Une femme en robe blanche, assise dans une loge de théâtre, tend vers l'avant un bouquet de fleurs. Derrière elle, un homme en habit sombre se penche légèrement. Cette femme, c'est Jeanne Gonzalès. Elle a vingt-deux ans. Son geste est ambigu : offre-t-elle, reçoit-elle, attend-elle ? Le tableau pose la question sans y répondre. Eva ne transforme pas sa sœur en objet décoratif. Elle la montre dans l'incertitude d'un instant.

Approchons-nous du visage de Jeanne dans ce même tableau. Ce n'est pas un visage idéalisé. Ce visage pense. Le blanc de la robe capte la lumière de la salle — artificielle, nouvelle, à gaz ou électrique, celle qui fascine toute une génération de peintres. Mais ici, la lumière n'efface pas le sujet. Elle l'éclaire sans le dissoudre. Jeanne ne regarde pas la scène de théâtre. Elle regarde ailleurs, vers quelque chose qui échappe au cadre peint.

Eva a représenté sa sœur à plusieurs reprises dans des intérieurs domestiques. Une chaise, une fenêtre, la lumière qui entre par le côté. Rien de spectaculaire. Ces œuvres ont peu retenu l'attention des critiques de l'époque, parce qu'elles ne ressemblent pas aux sujets valorisés du Salon : pas de mythologie, pas de grandeur narrative. Juste une jeune femme dans une pièce. C'est précisément là que réside l'ambition d'Eva : montrer une existence réelle, dans sa texture quotidienne, sans la congédier dans l'allégorie.

Il faut poser la question de la classe. Jeanne et Eva sont les filles d'Emmanuel Gonzalès, romancier et président de la Société des gens de lettres. Elles grandissent dans une bourgeoisie littéraire parisienne cultivée. Quand Eva peint Jeanne dans ces intérieurs lumineux, elle ne représente pas la précarité — contrairement aux danseuses de Degas, filles d'ouvriers soumises au système des abonnés de l'Opéra. Ici, la sœur modèle est protégée par sa position sociale. Cela ne rend pas les tableaux moins intéressants ; cela les rend différents.

Mais Jeanne n'est pas seulement le sujet de ces toiles. Elle pratique elle-même la gravure — l'eau-forte, la pointe sèche. Son compagnon de travail dans cette pratique est Henri Guérard, graveur reconnu dans les cercles impressionnistes, très proche de la famille Gonzalès tout au long des années 1870 et 1880. Jeanne apprend, expérimente, produit. Mais ses œuvres graphiques seront peu exposées et peu collectionnées. Non par manque de talent, mais parce que Jeanne est d'abord identifiée, dans les mémoires, comme la sœur de.

Les traces de la main de Jeanne dans les collections publiques sont des feuilles isolées, rarement montrées. La gravure est un art de la distance réduite : on tient la feuille, on lit le travail de la pointe dans le métal, la texture de l'encre, la pression du tirage. C'est un savoir-faire que Jeanne maîtrise. Et c'est un art que Henri Guérard pratique avec une reconnaissance publique que Jeanne n'aura jamais. Ce déséquilibre n'est pas une question de qualité. C'est une question de qui est nommé, et par qui.

Eva Gonzalès meurt en mai 1883, cinq jours après avoir accouché d'un fils. Elle a trente-quatre ans. Ce n'est pas une mort romantique de génie : c'est une fièvre puerpérale, une complication obstétricale, une mort d'épuisement. Elle laisse une œuvre interrompue. Jeanne, qui a trente et un ans, perd en quelques jours sa sœur et sa collaboratrice la plus proche. Dans les années qui suivent, elle épousera Henri Guérard, le veuf d'Eva. Ce rapprochement repositionne Jeanne dans le récit officiel : non plus la sœur modèle, mais la seconde épouse du graveur.

Les notices biographiques font de Guérard le pivot, et des deux sœurs Gonzalès des figures qui gravitent autour de lui. Ce cadrage efface la trajectoire propre de Jeanne. Elle devient un personnage de lien, de transition entre deux états du même homme. Ce n'est pas ce qu'elle était. Elle était une femme qui a posé, qui a gravé, qui a travaillé dans un atelier, qui a regardé faire et fait elle-même. Ce qu'elle n'a pas eu, c'est le droit d'être nommée en premier.

Revenons une dernière fois à la loge aux Italiens. Le visage de Jeanne qui regarde hors du cadre — qu'est-ce qu'il regarde ? Pas la scène de théâtre. Pas vraiment nous. Quelque chose d'indéterminé, que le tableau laisse ouvert. C'est peut-être la seule vérité que la peinture peut offrir ici : non pas une identité fixée, mais une présence en train de regarder. Les lumières intérieures de cet épisode ne sont pas seulement celles des salons bourgeois. Ce sont aussi celles d'une conscience que le tableau laisse exister sans l'expliquer, sans la réduire — et que nous restituons aujourd'hui en la nommant.

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