Saison 20 · Eva Gonzalès : ce que le cadre ne montre pas · Épisode 03
Un enfant se tient debout, dans un uniforme militaire blanc et rouge trop grand pour lui, le tambour accroché à la hanche. Ses yeux regardent droit devant, avec une fixité qui n'est ni celle du soldat expérimenté ni tout à fait celle de l'enfant. C'est L'Enfant de troupe qu'Eva Gonzalès présente au Salon de 1870. Le tableau est grand, délibérément grand. Gonzalès n'a pas choisi un format de cabinet, intime et discret. Elle a choisi la taille du combat.
Un enfant de troupe, dans la France du XIXe siècle, n'est pas un personnage romantique. C'est un enfant de soldat, souvent fils d'un père mort ou absent, élevé par le régiment, habillé, nourri, instruit par l'armée. La plupart viennent des couches populaires, des familles ouvrières, paysannes. L'institution militaire prend en charge ces enfants en échange de leur corps et de leur allégeance future. Gonzalès peint ce sujet avec attention, sans condescendance. Elle regarde le gamin comme on regarde un être humain entier.
Le Salon de 1870 est l'institution centrale de la peinture française. C'est là que se font et se défont les réputations. Les prix, les commandes officielles, la visibilité publique : tout passe par ces murs. Et pour une femme peintre, le Salon représente quelque chose de particulier, c'est l'un des rares espaces institutionnels qui ne lui soit pas formellement fermé. L'École des Beaux-Arts n'accepte pas les femmes. Le modèle nu vivant leur est interdit dans les ateliers mixtes. Mais au Salon, on peut envoyer des toiles. Le Salon est donc la seule scène.
Gonzalès le sait. Et elle joue la règle du jeu avec lucidité. Pour être prise au sérieux dans cette institution, il faut s'y présenter dans les genres qu'elle valorise. Les peintures de fleurs, les intérieurs tendres, les portraits de femmes en dentelles : c'est ce qu'on attend d'une femme peintre. Gonzalès refuse cette assignation. Elle choisit un sujet masculin, militaire, traité en grand format. C'est une déclaration. Elle dit : je peins comme les peintres qui comptent.
Ce qui est vertigineux, c'est ce qui se passe au même moment, dans l'atelier de Manet. Édouard Manet, dont Gonzalès est l'élève depuis 1869, est en train de la peindre elle, pendant qu'elle peint l'Enfant de troupe. Son Portrait d'Eva Gonzalès la montre assise devant un chevalet, pinceau à la main, vêtue d'une robe blanche d'une légèreté irréelle. Ce tableau de Manet arrive au Salon en 1870. Celui de Gonzalès aussi. Mais dans la toile de Manet, elle est objet de regard. Dans la sienne, elle est auteure.
L'histoire de l'art a longtemps résumé Eva Gonzalès à une formule : seule élève officielle de Manet. La formule est exacte, et elle est un piège. Elle dit que Gonzalès dépend de Manet pour exister, qu'elle est une annexe de son génie. Ce que la formule ne dit pas : Gonzalès a étudié auparavant avec Charles Chaplin, elle développe une technique propre, elle expose de façon indépendante, et elle refuse précisément de se laisser absorber par le style de son maître. L'Enfant de troupe n'est pas un Manet.
Il y a dans cette toile des traces d'influence, c'est évident. La franchise du regard, la clarté des aplats, la modernité du sujet. Mais Gonzalès traite différemment la matière picturale. Elle s'attarde sur l'uniforme, sur la précision du costume, sur la texture du tambour. Elle documente. Il y a dans son regard quelque chose de moins théâtral que chez Manet, de plus attentif à la réalité sociale du personnage devant elle. Ce n'est pas la même posture.
L'enfant nous regarde. Son expression n'est pas celle de la fierté militaire mise en scène. C'est un regard hésitant, entre l'effort de tenir la pose et quelque chose de plus flottant, d'encore enfantin. Gonzalès n'héroïse pas. Elle ne ridiculise pas non plus. Elle installe l'enfant dans toute l'ambivalence de sa condition : trop jeune pour être soldat, déjà pris dans une machine institutionnelle qui le dépasse. La classe sociale du modèle et la classe sociale de la peintre ne sont pas les mêmes, et la toile ne prétend pas effacer cet écart.
Le Salon de 1870 ouvre en mai. En juillet, la France entre en guerre contre la Prusse. Le sujet militaire que Gonzalès avait choisi pour ses qualités plastiques et symboliques prend soudain une résonnance que personne n'avait anticipée. Ce gamin en uniforme, avec son tambour et son regard incertain, résonne autrement dans le fracas de Sedan puis de la Commune. Le tableau ne change pas, mais le monde autour de lui change, et ce changement révèle quelque chose que Gonzalès avait peut-être vu sans le formuler.
Le tableau est accepté au Salon. C'est un succès relatif. On remarque la toile, on note le nom de la peintre. Mais on ne lui décerne pas de prix. On ne lui commande rien. Le Salon est une scène, mais une scène qui ne distribue pas les mêmes récompenses selon que vous êtes homme ou femme. Gonzalès a fait exactement ce qu'il fallait faire pour y exister. Et elle y existe, dans les limites de ce que le système veut bien concéder.
Ce que L'Enfant de troupe révèle, au fond, c'est l'écart entre l'ambition de Gonzalès et les termes dans lesquels on lui permet de la réaliser. Elle veut peindre des sujets sérieux, en grand format, avec la même autorité que ses contemporains masculins. Le Salon lui permet d'y participer. Il ne lui permet pas d'y régner. La scène est unique. Elle n'est pas égale pour tous ceux qui y montent.