Saison 19 · Le loisir et l'empire : ce que les guinguettes ne montrent pas (1874-1886) · Épisode 06
En 1865, le Salon de Paris est ébranlé. Édouard Manet expose Olympia. Le scandale, on le connaît : une femme nue regarde le spectateur, frontale, sans honte ni mythologie pour justifier sa nudité. On a beaucoup parlé de ce regard. On a moins parlé de la femme qui se tient debout à sa gauche. Elle tient un bouquet de fleurs enveloppé dans du papier. Elle regarde elle aussi. Elle s'appelle Laure.
Regardons ce bouquet de plus près. Il vient d'un admirateur, ou d'un client, peu importe. Ce qui compte, c'est la main qui le tend. Laure porte une robe rose et un foulard à la tête. Elle est grande, présente, pas repoussée dans un coin du tableau. Manet la peint avec attention. Pourtant pendant cent cinquante ans, les notices de musée n'ont retenu qu'un mot pour la désigner : la servante. Pas un prénom. Pas une histoire. Juste une fonction.
La femme allongée sur le lit, c'est Victorine Meurent, modèle professionnelle et peintre, reçue au Salon en 1876, l'année même où Manet en est refusé. On a appris son nom. On a retenu son regard. Ce contraste n'est pas un hasard. La hiérarchie raciale du regard se reproduit dans la façon dont l'histoire de l'art a décidé qui méritait un prénom et qui méritait une étiquette. Deux femmes dans le même tableau, deux destins documentaires radicalement différents.
Ce que peu de visiteurs savent, c'est que Manet a aussi peint Laure seule. Il existe une étude dans laquelle elle est le seul sujet, sans lit, sans fleurs, sans femme nue à côté d'elle. Ce tableau montre que Manet la voyait comme un sujet à part entière, pas comme un accessoire de composition. Dans ses notes préparatoires, il la désigne par son prénom. Elle avait un prénom. Il le savait. Et pourtant le monde de l'art a choisi de l'effacer pendant plus d'un siècle.
C'est l'historienne de l'art Denise Murrell qui a ramené le nom de Laure à la surface, au terme d'années de recherches dans les archives parisiennes. En reconstituant les registres du quartier des Batignolles où vivait Manet, elle a retrouvé des traces documentaires de l'existence de Laure. Cette enquête a donné naissance à une exposition intitulée Posing Modernity, présentée d'abord à New York, puis reprise à Paris par le musée d'Orsay sous le titre Le Modèle noir de Géricault à Matisse. Il a fallu une chercheuse déterminée et deux institutions pour que le prénom de Laure revienne enfin au mur d'un musée.
Posons maintenant la lentille de l'empire. Les huit expositions impressionnistes se déroulent entre 1874 et 1886, au même moment où la IIIe République construit activement son empire colonial. La France conquiert la Tunisie en 1881, installe son protectorat en Annam et au Tonkin entre 1883 et 1885. Les corps noirs qui apparaissent dans la peinture française de cette époque ne circulent pas dans un vide. Ils circulent dans une société qui classe, hiérarchise, et exploite selon des critères raciaux très concrets. L'effacement de Laure dans les notices de musée n'est pas une distraction ni une négligence. C'est cohérent avec un système.
Ce n'est pas un cas isolé. Dans la peinture académique et dans la peinture dite moderne de la même époque, les figures noires apparaissent le plus souvent sans nom, sans biographie, dans des rôles de serviteur, de captif, de curiosité. Même dans des œuvres où leur présence est centrale, comme dans Le Radeau de la Méduse de Géricault, où un homme noir est hissé au sommet de la pyramide humaine pour agiter un signal de détresse, le nom de ce survivant réel a mis des décennies à être recherché. La peinture française a produit des dizaines de représentations de corps noirs. Elle en a nommé très peu.
Qui étaient ces modèles ? Ils et elles venaient de milieux très modestes. Poser pour un peintre était souvent une nécessité économique, sans protection, sans contrat. Pour les modèles noirs à Paris dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, la précarité était encore amplifiée : les communautés africaines et antillaises présentes dans la capitale étaient peu nombreuses, peu documentées dans les archives civiles, soumises à une surveillance administrative particulière. Poser pour un peintre, c'était vendre son image dans un rapport de pouvoir très asymétrique : l'artiste pouvait devenir célèbre. Le modèle, lui, disparaissait.
Revenons à Olympia. Quand on sait que la femme debout s'appelle Laure, le tableau change. Pas dans ses couleurs, pas dans sa composition. Mais dans ce qu'il demande au regard. Laure n'est plus un accessoire narratif, une servante générique destinée à souligner la posture de la femme allongée. Elle devient une présence à part entière, avec une histoire que l'on cherche à reconstituer, avec une vie que Paris de 1865 contenait. Le tableau de Manet ne change pas. Notre façon de le regarder, elle, peut changer.
La méthode que l'on applique dans ce cours ne consiste pas à démolir les œuvres. Olympia est un tableau bouleversant et il le reste. Mais regarder entièrement un tableau, c'est aussi regarder ce que le cadre exclut, ce que des décennies d'histoire de l'art ont décidé de nommer et ce qu'elles ont décidé de laisser dans l'ombre. Laure a existé. Elle a posé. Elle a été peinte avec soin. Pendant longtemps, seule une chercheuse déterminée et un musée courageux ont jugé nécessaire d'écrire son prénom sur un cartel. Ce cours, lui, dit son nom.