Saison 18 · À qui profite le chef-d'œuvre ? Durand-Ruel, l'argent et les impressionnistes · Épisode 10
On commence par un tableau qui pose immédiatement la question. Les Grandes Baigneuses de Renoir, peintes entre 1918 et 1919, au musée d'Orsay. Des corps de femmes allongés dans la lumière du Midi, couleurs chaudes, atmosphère de plénitude. Ce que les biographies répètent inlassablement : Renoir souffrait atrocement quand il a peint ça. Une polyarthrite rhumatoïde le tourmentait depuis les années 1890. À soixante-dix-huit ans, ses doigts ne pouvaient plus saisir un pinceau normalement. Une bande de tissu maintenait l'outil contre sa paume. Ce détail circule partout, dans les monographies, dans les documentaires, sur les cartels de musée. Et c'est exactement ce détail qui nous intéresse aujourd'hui, non pas parce qu'il dit quelque chose sur le génie de Renoir, mais parce qu'il dit quelque chose sur le marché de l'art.
Regardez la surface du tableau de près, là où la pâte est épaisse, où les touches s'accumulent sans la précision des années 1870. C'est ce geste-là, ce geste incertain, qu'on nous demande de lire comme la preuve d'une volonté hors du commun. Un corps qui souffre et qui crée quand même : voilà un récit très efficace pour vendre des tableaux. Durand-Ruel le sait. Les critiques qui visitent l'atelier de Cagnes-sur-Mer le savent. Le corps empêché devient une preuve d'authenticité, une garantie que la main était bien réelle, humaine, torturée. Dans l'économie symbolique de l'art, la souffrance du créateur majore la valeur de ce qu'il a produit. C'est une plus-value au sens presque technique du terme : quelque chose d'ajouté à l'objet qui ne vient pas de l'objet lui-même, mais d'un récit qu'on lui greffe.
Claude Monet présente un cas encore plus spectaculaire. À partir de 1912, il commence à remarquer que ses perceptions des couleurs changent. Le diagnostic tombe : cataracte bilatérale. Regardez ce qu'il peint ensuite. Les Ponts japonais qu'il réalise après 1918, conservés au musée Marmottan, virent vers des ocres et des bruns lourds. Les formes se dissolvent, les contours disparaissent presque entièrement. Ce n'est pas un choix stylistique délibéré. C'est l'effet physique de la cataracte sur la perception du spectre chromatique. Monet lui-même est désespéré de ce qu'il voit sur ses toiles. Il en détruit certaines. Il en cache d'autres. Il refuse longtemps d'être opéré, craignant de perdre le peu de vision qu'il lui reste.
Et pourtant, la narration qui s'installe autour de ces oeuvres tardives est celle d'une abstraction prophétique, d'un artiste qui aurait vu au-delà des apparences. La cataracte est recadrée en vision. Ce glissement n'est pas innocent : il permet de valoriser une production que Monet lui-même jugeait ratée, et de donner à sa carrière tardive une cohérence qui va dans le sens d'une progression vers l'universel. Les grandes décorations de l'Orangerie, inaugurées en 1927, l'année de sa mort, sont en partie peintes alors que sa vision est gravement altérée. Le marché en a fait l'acte fondateur de l'abstraction lyrique. La souffrance, une fois morte avec l'artiste, devient pure légende.
Edgar Degas perd progressivement la vue à partir des années 1870, vraisemblablement à cause d'une fragilité rétinienne aggravée par une blessure ancienne. Dans les années 1890 et 1900, ses pastels de femmes après le bain montrent des surfaces de plus en plus texturées, des traits qui cherchent le volume par la pression du pastel plutôt que par la précision du dessin. Regardez l'un de ces grands formats tardifs : une femme courbée sur elle-même, chevelure rousse, contours qui vibrent dans la couleur sans se fermer vraiment. Degas travaille en s'approchant au maximum de la feuille, parfois à quelques centimètres de la surface.
Ce qu'on mentionne moins souvent, c'est que Degas se tourne vers la sculpture précisément parce que ses yeux défaillent. Il modèle des figures en cire, en argile. Il travaille au toucher autant qu'à la vue. Ces petits volumes n'étaient pas destinés à être exposés. Ils servaient d'études, de substituts tactiles au dessin devenu difficile. Quand il meurt en 1917, ils sont retrouvés dans un état de conservation inégal dans son atelier. C'est ensuite que les marchands et les héritiers décident de les faire fondre en bronze. Une partie de ce qu'on connaît aujourd'hui sous le nom de la sculpture de Degas est un produit posthume, construit par d'autres que lui.
Arrêtons-nous sur une asymétrie que le récit canonique efface. Berthe Morisot est morte en 1895 d'une pneumonie, à cinquante-quatre ans. Regardez Le Berceau, peint en 1872, aujourd'hui au musée d'Orsay. Une femme veille sur un enfant endormi sous du tulle blanc. Oeuvre sobre, lumineuse, précise. Morisot a passé sa vie à négocier l'espace dans lequel peindre était possible pour une femme de sa condition : sans accès à l'École des Beaux-Arts, sans accès au modèle nu dans les mêmes conditions que ses contemporains masculins, sans la liberté de voyager seule pour chercher des sujets.
Sa mort à cinquante-quatre ans n'a pas produit le mythe de la souffrance valorisante que le marché construit autour de Renoir, de Monet ou de Degas. Il n'y a pas eu de récit sur les tableaux qu'elle n'a pas pu faire à cause de ses contraintes. L'empêchement des femmes ne se transforme pas en plus-value. Il est simplement absorbé dans le silence, là où l'empêchement des hommes est mis en scène, raconté dans les monographies, répété dans les notices de catalogue, transformé en argument de vente pour les héritiers et les marchands.
Revenons une dernière fois aux Grandes Baigneuses, sur un détail de la surface picturale. Là où le pinceau a laissé des traces épaisses, irrégulières, là où la matière dit la difficulté du geste, on nous demande de lire la preuve d'une volonté exceptionnelle. Le corps empêché qui surmonte. Cette lecture n'est pas entièrement fausse. Mais elle est sélective. Elle choisit qui mérite l'admiration pour sa résistance et qui n'y a pas droit. Elle choisit quelle souffrance est visible sur le marché et laquelle reste dans l'ombre. Elle choisit quel empêchement devient légende et lequel disparaît avec la personne.
Ce que cette saison explore depuis dix épisodes, c'est la façon dont le récit du chef-d'oeuvre est toujours produit quelque part, par quelqu'un, dans un intérêt particulier. La cataracte de Monet, la cécité progressive de Degas, l'arthrite de Renoir : ce sont d'abord des expériences vécues, douloureuses et concrètes. Des corps qui souffrent. Puis dans le circuit marchand, elles deviennent des arguments. Ce passage, de la douleur à l'argument, de l'expérience à la notice de catalogue, c'est précisément ce que nous devons regarder en face, si nous voulons voir les tableaux plutôt que les mythes qu'on a construits autour d'eux.