Saison 18 · À qui profite le chef-d'œuvre ? Durand-Ruel, l'argent et les impressionnistes · Épisode 07
Une rue de village a disparu sous l'eau. Devant nous, à Port-Marly, la Seine a débordé et baigne le pied d'une auberge dont l'enseigne flotte au ras du courant. Regardez le mur de la maison : un rose pâle, un jaune crémeux, posés en touches courtes et fermes, presque maçonnées. Et juste en dessous, l'eau. Sisley la peint tout autrement, en longues traînées horizontales gris-perle et bleutées, qui glissent et tremblent. Deux factures dans la même toile : la pierre tenue, serrée ; l'eau lâchée, large. C'est dans cet écart de touche que tient tout le tableau.
Il a peint ce même coin d'eau plusieurs fois cet hiver-là. Dans une autre version, une barque chargée occupe le premier plan, des hommes y poussent à la gaffe. Le ciel est une vaste plage de nuages mobiles, étalée au pinceau plat, et l'eau lui renvoie sa lumière en miroir brouillé. Tout est calme, tenu, sans effet. Cette peinture-là, exacte et silencieuse, vaut en 1875 cent cinquante-sept francs en moyenne aux enchères. Le prix d'un beau cadre, dira plus tard son marchand. La toile, elle, ne le sait pas : elle est déjà entièrement réussie.
Remontez à quelques années plus tôt, en Angleterre. À l'écluse de Molesey, près de Hampton Court, Sisley installe son chevalet face au barrage. L'eau écume contre les vannes en empâtements blancs et crème, brossés vite ; au-dessus, un ciel d'été anglais, bleu lavé, immense, qui occupe la moitié haute de la toile. Tout en bas, une bande étroite de berge et de barques, comme dans une estampe : Sisley laisse le ciel régner et tient la terre à la marge. C'est peut-être son été le plus heureux de peintre. Personne ne lui achète rien. Sisley peindra la France toute sa vie, ses ciels et ses eaux, sans jamais en obtenir la nationalité, ni les acheteurs qui vont avec.
L'hiver suivant, à Louveciennes, la neige. Une route monte entre deux murs, une silhouette s'éloigne, emmitouflée. La neige n'est pas blanche : Sisley la fait de gris bleutés, de roses froids, d'ombres mauves, et le ciel bas, jaune sale, pèse sur le village. La touche se fait menue, piquetée, pour rendre le grain de l'air froid. C'est de la peinture de premier ordre, faite par un homme qui, à ce moment, ne mange pas toujours à sa faim. La qualité de la toile et le sort du peintre n'ont, déjà, plus aucun rapport.
Changeons de main et de tempérament. Voici une colline de Pontoise, peinte par Camille Pissarro. Le sentier de la côte du Jallais monte en lacet entre des champs. Regardez comme c'est construit : par plans nets, des verts, des ocres, des terres, posés en touches denses et carrées qui bâtissent le coteau comme on monte un mur. Rien de joli, rien de pittoresque. C'est un paysage de travail, des cultures, des toits paysans, peint avec une solidité presque architecturale. Pissarro est le seul du groupe à exposer aux huit expositions ; il restera précaire jusqu'au bout.
Dans un autre village, un effet d'hiver. À travers un rideau d'arbres dénudés, des toits rouges apparaissent, brique chaude contre le gris-violet des branches. Pissarro tisse là un treillis serré de petites touches : le rouge des tuiles vibre d'autant plus qu'il l'entoure de verts et de bleus froids, les complémentaires se réveillant l'une l'autre. L'œil doit traverser les branches pour atteindre les maisons, comme on traverse un grillage. C'est une peinture exigeante, patiente, qui demande du temps au regard. Le marché, lui, va longtemps trouver ce travail invendable.
Pourquoi invendable ? Reprenez une toile de gelée blanche que Pissarro montre à la toute première exposition, en 1874. Un champ labouré, le givre du matin, un paysan portant un fagot, une lumière oblique qui zèbre la terre d'ombres bleues. Touche divisée, hachée, ombres colorées, pas un gramme de noir. Un critique a ricané qu'on ne voyait là que des raclures de palette sur une toile sale. La même facture qui fait aujourd'hui le prix de Pissarro le faisait, ce jour-là, passer pour un barbouilleur. La touche n'a pas changé. C'est l'œil du marché qu'on a, lentement, rééduqué.
Plus tard, à Éragny, Pissarro pousse cette logique au bout. Dans une récolte des foins, les meules et les faneuses se dissolvent en une poussière de points colorés, jaunes, roses, verts, juxtaposés sans mélange, qui se recomposent à distance en plein soleil. Les ombres au sol ne sont plus brunes mais bleues et violettes, et la chaleur de midi semble monter de la toile elle-même. Il a soixante ans passés, il a tout essayé, il a formé Cézanne et Gauguin, et il vit encore d'avances que lui consent son marchand. Le pivot technique de tout le mouvement reste, financièrement, un homme suspendu au crédit d'un autre.
Revenons à Sisley, et à un pont. À Villeneuve-la-Garenne, une arche de pierre claire enjambe la Seine, une barque rouge passe dessous, l'eau prend des verts tendres. Tout y est mesure et justesse. Sisley meurt en 1899 sans avoir vendu une toile à son prix. L'année suivante, son marchand organise une vente pour ses enfants restés sans rien. L'Inondation à Port-Marly, cette eau grise et ce mur rose, part à quarante-trois mille francs. Près de trois cents fois la moyenne de 1875. La peinture est identique. Seul a changé l'appareil qui, autour d'elle, fabrique sa valeur.
Pissarro, lui, vivra assez pour voir le vent tourner, mais à peine. Dans ses dernières années, gêné par une infection à l'œil qui l'empêche de peindre dehors, il s'installe derrière une fenêtre et peint le boulevard Montmartre, une matinée de printemps, la foule en fourmillement de virgules, les fiacres, les arbres en bourgeons. La touche est libre, sûre, souveraine. Un même dispositif a porté Monet et Renoir à la fortune, et tenu ces deux-là dans la gêne ou dans la mort. La toile ne dit jamais ce qu'elle vaut. On le décide ailleurs, pour elle.