Saison 18 · À qui profite le chef-d'œuvre ? Durand-Ruel, l'argent et les impressionnistes · Épisode 07

Sisley meurt pauvre, Pissarro reste précaire

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Voici L'inondation à Port-Marly, peinte par Alfred Sisley en 1876. La Seine a débordé. Le ciel bas se reflète dans l'eau, une lumière froide et argentée. L'auberge de Saint-Nicolas a les pieds dans la rivière mais reste debout. C'est une des plus belles toiles de la génération impressionniste. Au moment où Sisley la peint, il n'arrive pas à payer son loyer. Il a demandé une avance à son marchand. La toile se vend quelques dizaines de francs. Ce paradoxe entre la qualité d'une œuvre et la condition matérielle de son auteur est ce que le marché impressionniste a systématiquement entretenu.

Sisley est né à Paris en 1839 de parents anglais. Son père était négociant prospère. Quand la guerre de 1870 éclate, la famille fait faillite. Sisley perd sa rente. Il a trente et un ans, et il n'a plus rien d'autre que sa peinture. Regardons La neige à Louveciennes, vers 1878 : un chemin qui s'enfonce dans le blanc, une silhouette courbée sous le froid, une palette réduite aux bleus et aux gris. Ces toiles ne plaisent pas aux acheteurs des salons bourgeois qui commencent à préférer Monet. Sisley reste en dehors des réseaux qui font monter les prix. Il peint bien. Mais bien peindre ne suffit pas.

En 1889, Sisley s'installe définitivement à Moret-sur-Loing, au bord de la forêt de Fontainebleau. Il peint la façade gothique de l'église Notre-Dame en une série de plus de dix toiles, sous des lumières et à des heures différentes. Ces travaux sont précis, sérieux, dignes. Et ils ne se vendent pas. Sisley demande aussi la nationalité française à plusieurs reprises. On la lui refuse. Il mourra en janvier 1899, d'un cancer de la gorge, quelques mois après sa femme, dans la misère. Ses amis organisent une collecte pour payer les funérailles.

Cinq mois après sa mort, une vente aux enchères a lieu à Paris. Les tableaux qu'il n'avait jamais réussi à vendre atteignent des prix qui l'auraient rendu riche. Regardons L'inondation à Port-Marly de plus près : la surface de l'eau, les reflets d'arbres, la façade de l'auberge. Ce même tableau qui valait quelques dizaines de francs vaut maintenant plusieurs milliers. Et ceux qui encaissent ne sont pas ses enfants. Ce sont les marchands qui avaient acheté à bas prix et attendu. Durand-Ruel avait des dizaines de Sisley en réserve. La mort du peintre valorisait son stock.

Camille Pissarro est né en 1830 à Saint-Thomas, dans les Antilles danoises, aujourd'hui îles Vierges américaines. Son père est marchand d'origine séfarade, établi dans l'île depuis une génération. Pissarro grandit dans la Caraïbe, fait ses premières esquisses, rejoint la France à l'âge adulte. Il est le seul des impressionnistes à venir d'un territoire colonial. Regardons son autoportrait de 1873 : visage barbu, regard direct, tenue modeste. Il a quarante-trois ans, il est au cœur du projet impressionniste, le seul qui participera aux huit expositions de 1874 à 1886. Et il est, financièrement, dans une précarité qui durera presque toute sa vie.

L'année même de la première exposition impressionniste, en 1874, Pissarro peint La récolte des pommes de terre à Pontoise. Des femmes courbées sur la terre. Des gestes lents, répétés. Pas d'idéalisation, pas de pittoresque. Pissarro est anarchiste, il le revendique. Son travail porte sur la dignité du labeur paysan, sur les corps des travailleuses agricoles. Ces sujets ne plaisent pas aux acheteurs bourgeois qui veulent de la légèreté, des promenades, de la lumière. Le marché récompense ce qui flatte. Pissarro ne cède pas sur ce point, et il en paie le prix.

Sa correspondance avec Durand-Ruel est un document accablant. Lettre après lettre, Pissarro demande des avances, explique qu'il ne peut pas payer le boulanger, que ses enfants ont besoin de chaussures. Regardons Les toits rouges, peints à Pontoise en 1877. Les maisons vues à travers les branches sans feuilles. Les ocres, les bruns, les touches précises sur le ciel blafard. Une toile magnifique. Et derrière elle, une lettre demandant cent francs d'avance. Huit enfants à charge, une maison louée à peine, Durand-Ruel comme seul filet de sécurité.

Pissarro est aussi le pédagogue du groupe. Il guide Cézanne quand celui-ci arrive à Pontoise sans méthode solide. Il accompagne Gauguin dans ses premières toiles. Il adopte la technique pointilliste dans les années 1880, à soixante ans passés, au risque de perdre les acheteurs habitués. Regardons La Côte des Boeufs à l'Hermitage, 1877. Un chemin monte entre des troncs serrés. La perspective est construite par les arbres eux-mêmes, pas par la fuite du ciel. On sent la méthode, la rigueur, le regard construit pas à pas. C'est précisément ce qu'il transmettait, gratuitement, aux autres.

À la fin des années 1890, Pissarro a des problèmes de vue et ne peut plus peindre dehors par grand vent. Il loue des chambres d'hôtel et peint Paris depuis les fenêtres. Le Boulevard Montmartre un matin de printemps, en 1897 : les toits gris, les fiacres en mouvement, les trottoirs animés. Ces séries plaisent et se vendent relativement bien, notamment aux États-Unis. Pissarro connaît enfin quelques années de stabilité relative. Il meurt en 1903. Mais la question reste entière : pourquoi si tard ? Trente ans de lettres pour des avances, et la reconnaissance arrive quand le corps ne peut plus peindre dehors.

Voici Gelée blanche, que Pissarro peint à Pontoise en 1873. Un champ en hiver. La terre dure, le sol blanchi de givre. Une ligne de travailleuses à peine visibles dans le fond. C'est le genre de tableau que les collections bourgeoises de l'époque ne voulaient pas. Trop austère, trop sombre, trop honnête. Ce que Sisley et Pissarro ont en commun, c'est d'avoir peint une réalité que les acheteurs préféraient ne pas regarder en face. Le marché a vendu leur travail, souvent après leur mort. Eux n'ont presque rien touché. C'est cela aussi, l'histoire de l'impressionnisme.

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