Saison 18 · À qui profite le chef-d'œuvre ? Durand-Ruel, l'argent et les impressionnistes · Épisode 04

Mary Cassatt, peintre et pivot qu'on ne nomme pas

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  1. Une loge d'opéra. Une femme en noir tient des jumelles et regarde, non pas la scène, mais quelque chose sur le côté. Dans la loge d'en face, un homme pointe ses propres jumelles vers elle. Le tableau s'appelle Dans la loge. Son auteure est Mary Cassatt. Le renversement est discret : chez Renoir ou Manet, la femme en loge est un ornement qu'on exhibe. Ici, elle observe. Elle décide ce qui vaut d'être regardé. Ce déplacement minuscule annonce ce que Cassatt va faire pendant quarante ans, sur la toile comme dans la vie.

Née en 1844 en Pennsylvanie dans une famille aisée, Cassatt décide très tôt de peindre. Son père lui dit qu'il préférerait la voir morte. Elle entre quand même à l'Académie des Beaux-Arts de Pennsylvanie à seize ans, part copier les maîtres en Europe, arrive à Paris. L'École des Beaux-Arts lui est fermée : elle est femme. Elle travaille seule, dans les musées, dans des ateliers privés. Son autoportrait de ces années montre un regard fixe, sans complaisance. Une professionnelle qui sait précisément ce qu'elle fait et ce qu'on lui refuse.

En 1877, Degas lui propose de rejoindre les Impressionnistes. Elle accepte sans hésiter. Elle sera la seule Américaine du groupe, l'une des rares femmes. Degas la respecte, il lui consacre une série d'estampes, dont cette eau-forte où on la voit de dos dans une salle du Louvre, canne à la main, tournée vers un tableau. Cassatt regarde l'art. Elle n'est pas montrée en train de le créer. Geste ambigu : honorée, présente, mais de dos. Ce schéma va traverser toute son histoire.

Dans ses toiles des années 1880, des femmes cousent, lisent, boivent du thé dans des intérieurs lumineux. On a vite mis l'étiquette : peinture domestique. Regardez Jeune femme cousant, au musée d'Orsay. Une lumière qui tombe de la gauche, un cadrage serré, une touche libre dans les étoffes. Ce que Cassatt peint, c'est la vie intérieure d'un espace que les peintres hommes ne fréquentent pas sans transformer leurs modèles en allégories. Elle observe, comme une ethnographe de sa propre classe. Sans piédestal, sans nostalgie.

En 1890, une grande exposition d'estampes japonaises passe à l'École des Beaux-Arts, l'institution qui lui avait refusé l'entrée vingt ans plus tôt. Cassatt y retourne plusieurs fois. Elle produit ensuite dix aquatintes en couleur d'une maîtrise technique rare. La Lettre en fait partie : une femme s'apprête à fermer une enveloppe, lignes nettes, aplats de couleur, perspective japonisante. Ce n'est pas de l'imitation. Elle prend l'ukiyo-e au sérieux, comme elle a pris Velázquez ou Hals au sérieux. Et en fait quelque chose de résolument personnel.

La même année, elle peint Le Bain. Vue de dessus : une femme tient un enfant sur ses genoux et lui lave les pieds dans une bassine. Le tableau a été commenté des centaines de fois sous l'angle de la maternité. Ce n'est pas faux, mais c'est réducteur. Regardez le geste : fonctionnel, concentré, sans mise en scène. Pas d'icône, pas d'allégorie de la vertu domestique. Un acte de soin quotidien observé de près. Seule une femme pouvait entrer dans cet espace-là sans le mythifier.

En 1874, Cassatt rencontre à Paris une jeune Américaine de passage. Elle s'appelle Louisine Elder, elle a dix-neuf ans. Cassatt lui recommande d'acheter un pastel de Degas. Louisine achète. Des années plus tard, mariée à Henry Havemeyer, héritier d'une fortune sucrière, elle construit avec lui la plus grande collection d'art français des États-Unis. Chaque acquisition importante passe par Cassatt : les lettres, les conseils, les introductions. Son portrait de Louisine, sobre et frontal, dit à la fois l'amitié profonde et l'autorité silencieuse qu'elle exerce dans ce monde-là.

Dans le tramway, aquatinte en couleur de 1891, montre trois femmes dans un transport parisien, dont l'une tient un nourrisson. Lignes claires, figures modernes, espace urbain. C'est aussi le portrait de quelqu'un qui circule dans la ville et dans les réseaux. En 1886, Paul Durand-Ruel débarque à New York avec trois cents toiles. Le succès est immédiat. Les récits saluent le marchand courageux qui a cru aux Impressionnistes. Ce qu'ils ne disent pas : le terrain était préparé depuis dix ans par une femme qui n'avait rien vendu mais avait tout orienté. Cassatt est l'infrastructure du triomphe. Sans nom sur le catalogue.

Revenons à Dans la loge. Regardez le détail des jumelles. La femme en noir les tient fermement, braquées vers quelque chose que nous ne verrons jamais. C'est elle qui contrôle le regard, pas l'homme qui l'épie d'en face. Ce tableau date de 1878. Cassatt a trente-quatre ans. Toute sa vie elle regardera et orientera - les toiles, les achats, les collections, les goûts. Et toute sa vie, l'histoire officielle regardera ailleurs. À qui profite le chef-d'œuvre ? À celui dont le nom reste dans les livres. Ce n'est pas toujours celui qui a fait le travail.

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