Saison 18 · À qui profite le chef-d'œuvre ? Durand-Ruel, l'argent et les impressionnistes · Épisode 03
Sur la terrasse de la Maison Fournaise, à Chatou, quatorze convives s'attardent après le déjeuner. La Seine scintille derrière la rambarde, sous une marquise rayée que le soleil traverse. Au premier plan, une nature morte de bouteilles, de verres à demi vides et de grappes de raisin posée sur la nappe blanche, peinte en touches nacrées qui font fondre le fruit dans la lumière. À gauche, une jeune femme en chapeau fleuri joue avec un petit chien : Aline Charigot, que Renoir épousera. Tout y respire l'aisance, la chair rose, le plaisir d'un dimanche. Or cette toile, Le Déjeuner des canotiers, achevée en 1881, Durand-Ruel l'achète à Renoir la même année. Elle devient la pièce la plus chère de son stock. Et, quelques mois plus tard, la plus lourde à porter.
Car le marchand n'a pas acheté un tableau. Il a acheté des murs entiers de toiles. Regardez celle-ci, Vétheuil en été, peinte par Monet en 1880 : le village se mire dans la Seine, et le reflet vaut presque le motif, brouillé de petites touches frémissantes jusqu'à se dissoudre, l'eau et le ciel cousus de la même trame vibrante. Durand-Ruel en possède des dizaines comme elle, payées d'avance, mensualité après mensualité, atelier après atelier. C'est sa force et c'est sa faiblesse : tout son capital dort là, immobilisé dans des paysages que Paris ne veut pas encore. Tant que l'argent rentre, le système tient debout. Il suffit que la source se tarisse pour que tout vacille.
La source, c'est une banque. Ce paysage d'hiver de Monet, Les Glaçons, montre la débâcle de la Seine au sortir du grand gel de 1880 : des plaques de glace dérivent sur une eau couleur d'étain, entre des peupliers nus, sous un ciel bas teinté de rose et de mauve. Un fleuve qui se fend, lentement, en silence. En janvier 1882, c'est le crédit qui se fend. La banque de l'Union Générale s'effondre, la pire panique financière du siècle. Durand-Ruel, qui s'était fait prêter de fortes sommes par Jules Feder, l'un de ses dirigeants, voit ses avances rappelées d'un coup. Il est ruiné. Lui-même parlera, plus tard, de quatre ou cinq années épouvantables. Les glaçons dérivent, et le marché avec eux.
Et pourtant, au mois de mars de cette même année 1882, le marchand organise et finance, rue Saint-Honoré, la septième exposition impressionniste. Un geste de joueur acculé : accrocher son propre stock pour soutenir des prix qui s'effondrent. Pissarro y montre des figures nouvelles, comme cette Jeune fille à la baguette, une paysanne assise au bord d'un champ, la jupe et le talus bâtis de la même touche dense, serrée, presque tissée, jusqu'à ce que le corps et la terre semblent de même étoffe. Une servante de ferme, un sujet tout en bas de l'échelle des genres, peinte avec le soin qu'on réservait jadis aux déesses. Le tableau est superbe. L'exposition, elle, ne renfloue personne. On expose pour ne pas couler.
Alors les peintres cherchent l'argent ailleurs. Renoir, le premier, se replie sur le portrait mondain. Regardez Madame Georges Charpentier et ses enfants, peint dès 1878 : un salon tendu d'étoffes japonisantes, un grand chien de Terre-Neuve couché au sol comme un coussin vivant, deux enfants en robe claire, la mère en velours sombre, le tout d'une touche soignée, presque lissée par endroits. C'est une commande, et c'est un calcul. Grâce à l'entremise de cette femme d'éditeur influente, la toile est bien accrochée au Salon de 1879, en pleine lumière. Quand le marchand ne peut plus payer, on rentre par la grande porte officielle, celle-là même qu'on prétendait mépriser. Survivre, parfois, c'est plier.
Mais le choc ne frappe pas tout le monde de la même manière. Voyez La Classe de danse de Degas : un cadrage de photographe coupe les corps au bord du tableau, le plancher fuit en oblique vers le fond, les petites danseuses s'étirent et bâillent autour de leur vieux maître, le tout au pastel gras, poudré, velouté. Degas dépend peu de Durand-Ruel, et ses danseuses, elles, continuent de se vendre, même en pleine crise. Ce sont les paysagistes, Monet, Pissarro, Sisley, dont la touche libre passait pour la moins sérieuse, qui paient le plus cher la faillite. Leurs toiles ne valent rien tant que personne, autour, ne dit qu'elles valent quelque chose. La crise révèle cette vérité crue : le prix n'était pas dans la peinture.
Qui paie, alors, les pots cassés ? D'abord les peintres eux-mêmes, qui bradent leurs toiles pour quelques francs. Puis un autre peintre, riche celui-là : Caillebotte, qui achète les œuvres de ses amis pour les maintenir à flot. Dans sa collection, ces Toits rouges de Pissarro, un coin de village aperçu à travers un rideau d'arbres d'hiver, des toits de tuile qui éclaboussent de rouge et d'orange une trame de branches grises, le coteau monté en touches drues et patientes. Caillebotte ne spécule pas, il soutient, par amitié et par foi. À sa mort, ces tableaux entreront dans les collections de l'État. Le marchand, lui, hypothèque sa galerie, sous-loue, retarde ses paiements, et tient bon, de justesse, à bout de nerfs.
Restent les toiles, dans la réserve verrouillée, qui attendent. Renoir avait peint, en 1881, deux jeunes femmes sur une terrasse fleurie de Chatou : l'une coiffée d'un chapeau rouge vif, une corbeille de pelotes de laine multicolores posée devant elle, et derrière, le jardin qui vibre de taches franches, presque un mur de couleur pure. Durand-Ruel l'achète l'année même du Déjeuner des canotiers, et la gardera plus de quarante ans. Pendant la crise, cette toile éclatante ne vaut presque rien. Bien plus tard, elle vaudra une fortune. Le tableau n'a pourtant pas changé d'un seul coup de pinceau. Ce qui a changé, c'est l'œil qu'on a fini par apprendre au marché. La valeur d'un chef-d'œuvre n'était pas dans le chef-d'œuvre. On l'a fabriquée, lentement, tout autour de lui.