Saison 18 · À qui profite le chef-d'œuvre ? Durand-Ruel, l'argent et les impressionnistes · Épisode 01

Le Salon tient la caisse

Une déesse flotte sur une mer trop calme, renversée sur l'écume comme sur un lit de soie. Regardez sa peau. Pas une touche, pas une trace de pinceau, pas un grain de matière. La chair de Cabanel a le poli froid de la porcelaine, fondue sous un vernis si lisse qu'on dirait du verre coulé sur le bois. Autour d'elle, une nuée de petits amours roses. Nous sommes en 1863, au Salon. Le tableau triomphe, et Napoléon III l'achète pour sa collection personnelle. Voilà la leçon que retient le marché de la peinture cette année-là : ce que l'État paie, c'est précisément le coup de pinceau qu'on ne voit pas.

Changez de salle. Un gladiateur pose le pied sur la gorge de son adversaire et lève les yeux vers les gradins, qui hurlent le pouce tourné vers le bas. Gérôme peint cette arène en 1872 avec une minutie d'émailleur : chaque boucle de bouclier, chaque pli de toge, chaque reflet de bronze est rendu net, dur, fini comme un objet. C'est la peinture d'histoire, le genre le plus haut, celui que le jury couronne. Et l'argent suit le jury : la toile part outre-Atlantique, achetée par un magnat américain, reproduite par milliers en gravure. Le Salon n'est pas qu'un mur. C'est une caisse. Y être reçu, c'est exister ; en être refusé, c'est disparaître, commercialement, du jour au lendemain.

Maintenant, le contraire absolu. Un soleil orange, posé d'une seule virgule épaisse sur une brume gris-bleu, et son reflet qui tremble en trois traits brisés sur l'eau du port. Les mâts ne sont que des griffures. Par endroits, la toile reste presque nue. Monet a peint ce lever de jour au Havre en 1872, et l'accroche au printemps 1874, dans l'atelier du photographe Nadar, à la première exposition du groupe. Un critique, Louis Leroy, ricane dans Le Charivari : si c'est une impression, ça en a la prétention. Il forge le mot, impressionnistes, comme une gifle. Le marché, lui, ne sait pas lire cette surface. Une chose qui ressemble à une esquisse n'a pas de prix.

À quelques pas, sur le même mur de Nadar, un boulevard vu d'en haut, par la fenêtre. Le pavé luit, les arbres montent en taches, et la foule, en bas, n'est plus qu'une pluie de petites virgules sombres jetées d'un poignet rapide. Leroy s'étrangle devant ce Boulevard des Capucines : ces innombrables coups de langue noirs, dit son personnage, sont-ils censés figurer des passants ? Oui. Monet ne dessine pas les gens, il les pose. La touche est apparente, assumée, vibrante. Pour un œil dressé à l'émail de Gérôme, c'est du travail bâclé. Pour nous, c'est la vie qui passe. Mais en 1874, cette touche-là ne vaut rien.

Pissarro pousse plus loin encore. Une plaine de labours sous le givre, en 1873. Les sillons montent en diagonale, peints de virgules rompues, roses, mauves, ocres, où le blanc de la gelée n'est jamais blanc. Les ombres y sont bleues et violettes, jamais noires. Et entre les coups de pinceau, la toile respire à nu. Un chroniqueur résume le sentiment général : des raclures de palette étalées sur une toile sale. Ce que Pissarro invente là, une matière franche, une lumière vraie, le Salon l'appelle un échec.

Même la matière la plus lourde n'attendrit pas l'acheteur. Cézanne plante son couteau dans la pâte pour bâtir, à Auvers, une maison aux murs montés comme du mortier, en verts terreux et ocres épais. On raille cette boue. Et pourtant, petite exception qui éclaire toute la règle, un homme, le comte Doria, l'achète à cette même exposition de 1874. Une vente, presque la seule. Elle ne prouve pas que la toile a soudain de la valeur. Elle prouve que le prix tient à un seul œil assez sûr pour décider, contre la salle entière, que cela vaut quelque chose.

Le plus cruel, c'est quand la toile est belle, lisible, séduisante, et qu'elle ne se vend toujours pas. Renoir peint en 1874 une femme dans une loge de théâtre, robe à larges rayures noires et blanches, visage nacré sous le gaz, tandis que son compagnon braque ses jumelles vers les autres loges. La touche est fondue, caressante, le noir y devient velours. La Loge est admirée à la première exposition. Elle ne trouve pas preneur. L'année suivante, un petit marchand, le père Martin, l'emporte pour quatre cent vingt-cinq francs, juste de quoi permettre à Renoir de payer son loyer. Un chef-d'œuvre échangé contre un toit pour quelques mois.

Alors le groupe tente l'impensable : vendre lui-même, sans le Salon. Le 24 mars 1875, à l'idée de Renoir, Monet, Sisley, Morisot et lui mettent soixante-treize toiles aux enchères à l'Hôtel Drouot. La salle hue à chaque coup de marteau ; il faut faire venir la police pour empêcher que les insultes tournent à la bagarre. Le résultat est un désastre : à peine onze mille quatre cents francs en tout, une moyenne de cent cinquante-neuf francs la toile, le prix de leurs cadres. Et l'enchère la plus haute, quatre cent quatre-vingts francs, tombe sur un intérieur de Berthe Morisot, emporté par le collectionneur Ernest Hoschedé. Une femme dépasse les trois hommes ce jour-là. Le même marché qui la place en tête saura, plus tard, la décoter pour la seule raison qu'elle est une femme.

Pour comprendre qui tient vraiment la caisse, regardez enfin ce tableau de Gervex : des messieurs en redingote noire, serrés devant une toile qu'on hisse à bout de bras, une main levée qui vote. Voilà le jury du Salon au travail, la machine qui décide ce qui existe et ce qui s'efface. Tant qu'elle tient seule le guichet, la touche libre n'a pas de prix. Mais dans des salles comme celle de Drouot, au milieu des huées, un homme regardait et prenait des notes. Un marchand qui s'apprêtait à arracher la décision au jury, et à fabriquer, pièce par pièce, une tout autre caisse.

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