Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 09

La valorisation posthume — l'ironie du marché

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Alfred Sisley meurt le 29 janvier 1899, à Moret-sur-Loing, d'un cancer de la gorge. Il a soixante ans. Il était arrivé dans cette petite ville de Seine-et-Marne au milieu des années 1880, faute de pouvoir se payer un loyer à Paris, et il n'en était plus jamais reparti. Sur l'écran, regardez cette toile de l'église de Moret : la tour massive, les pierres grises sous une lumière d'hiver froide et précise. Il l'a peinte de nombreuses fois, à toutes les heures du jour. C'est le seul monument qu'il avait sous la main, dans ce repli géographique qui était aussi un repli social.

Quelques mois après sa mort, en mai 1899, les premières ventes aux enchères voient les prix de Sisley grimper brusquement. Une toile comme l'Inondation à Port-Marly, peinte en 1876, atteint des sommets que l'artiste n'avait jamais approchés de son vivant. L'eau envahit les berges de Marly, les maisons ont les pieds dans la Seine, le ciel se reflète dans les rues inondées. C'est une œuvre qui tient à la fois du document et de l'aquarelle. Pendant que Sisley vivait, ces toiles avaient changé de mains à des prix modestes. Sa mort en fit soudain autre chose.

Le marché ne valorise pas le talent : il valorise la rareté. Et la mort est la forme suprême de la rareté. Regardez cette toile de 1874, les Régates à Molesey, peinte lors d'un séjour en Angleterre. Les drapeaux claquent au-dessus de la Tamise, les coques des bateaux dessinent des éclats blancs sur l'eau verte. C'est une peinture légère, presque joyeuse. Quelques semaines après la mort de Sisley, Claude Monet organise une vente de bienfaisance pour ses deux enfants, Jeanne et Pierre, qui héritent d'un père illustre et sans le sou. La vente connaît un succès inattendu.

Ce que le marché ne retient pas, c'est l'histoire des refus. Pendant trente ans, Sisley a écrit des lettres aux marchands, négocié des avances, supplié Durand-Ruel de le payer. Regardez cette toile de 1873, le Chemin de la Machine à Louveciennes : un chemin de terre longeant des murs, quelques arbres, un ciel d'automne tranquille. C'est une peinture de pauvre richesse. Sisley habitait Louveciennes parce que les loyers y étaient bas. L'impressionnisme des riches commence à Argenteuil — celui de Sisley commence dans la nécessité. Cette distinction, le marché posthume prendra soin de l'effacer.

Sisley a beaucoup peint la neige. Elle lui convenait : elle simplifie les formes, réduit la palette, exige la rapidité que l'impressionnisme valorise. Mais la neige, c'était aussi l'hiver sans chauffage, les enfants à nourrir, les loyers difficiles à payer. Dans ses lettres, le froid et le manque d'argent reviennent souvent dans la même phrase. La toile, elle, ne montre que la beauté d'un chemin enneigé de Louveciennes. C'est cela, le filtre que le marché impose : il garde l'image, il efface les conditions dans lesquelles elle a été produite.

La question de l'appartenance traverse aussi la valorisation posthume. Sisley était britannique. Il était né à Paris de parents anglais, il avait vécu toute sa vie en France, il avait déposé une demande de naturalisation française en 1898, mais sa demande n'avait pas abouti quand il mourut. On voit ici le pont de Moret, avec ses arches en plein cintre et ses reflets dans le Loing. Il le peignit des dizaines de fois. C'est son paysage d'adoption. Mais ni tout à fait français aux yeux de l'administration, ni tout à fait anglais pour un marché britannique qui préférait ses propres paysagistes.

En 1897, deux ans avant sa mort, Sisley se rend en Pays de Galles, à Langland Bay et à Penarth. Il peint la mer : des falaises, des vagues, des plages sous des ciels changeants. C'est différent de ses rivières françaises, plus sauvage, plus heurté. Ces peintures de côte galloise seront longtemps les moins connues de son œuvre. Le marché construit une image cohérente d'un artiste et peine à intégrer ce qui en déborde. Sisley peintre de mer ne se vend pas aussi facilement que Sisley peintre de lumière douce sur les rivières de l'Île-de-France.

Les Inondations de Port-Marly sont aujourd'hui son chef-d'œuvre reconnu. La série comprend plusieurs toiles peintes en 1876, dont une version majeure est conservée au Musée d'Orsay. Regardez ce détail : la barque qui glisse devant l'auberge de Saint-Nicolas, ce reflet de ciel dans l'eau qui stagne entre les maisons. Sisley a peint une catastrophe avec la sérénité d'un naturaliste. Mais la canonisation muséale efface aussi quelque chose. Elle fait de lui le peintre de la lumière douce. Elle ne dit pas qu'il était au bord de la ruine quand il a posé ce tableau.

L'ironie est parfaite dans sa logique, et c'est précisément ce qui la rend difficile à regarder. La valeur d'un tableau impressionniste n'a jamais été proportionnelle au travail ou à la vie qu'il représente. Elle est proportionnelle à la rareté que crée la mort, à la demande que fabrique le musée, au récit que construit le marché. Regardez une dernière fois cette allée de châtaigniers à Louveciennes, peinte en 1873 : la lumière traverse les feuilles, le chemin s'étire sous les branches, tout est calme. Sisley n'avait presque rien quand il la peignit. C'est précisément parce qu'il mourut dans le dénuement que cette toile vaut aujourd'hui ce qu'elle vaut. Le récit classique prend soin de ne pas nommer cette mécanique.

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