Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 09
Une rue de village est devenue un lac. Au bord de cette eau immobile, la maison du marchand de vin de Port-Marly dresse sa façade ocre, et l'eau la lui rend à l'envers, tremblée. Nous avons longuement regardé cette toile de 1876 dans cette saison. Aujourd'hui, regardons-la autrement : non plus pour sa touche, mais pour son prix. Car cette eau d'une sérénité parfaite, ce ciel mobile qui occupe la moitié haute, ces barques amarrées au calme, tout cela, du vivant de Sisley, ne valait presque rien. La même peinture, exactement la même, allait bientôt valoir une fortune. C'est cette bascule que raconte notre dernier épisode.
Prenez la variante resserrée du même jour de crue, celle où la barque vient au premier plan et où la maison se présente de biais. Sisley a peint six ou sept fois cette inondation de mars 1876, comme on revient interroger un visage. Il les a vendues, quand il les a vendues, pour quelques centaines de francs — le prix d'un loyer, parfois moins. Le marché des années 1870 et 1880 ne savait pas quoi faire d'un paysage sans récit, sans figure, sans scandale. Une rue noyée peinte avec tendresse, cela ne se logeait nulle part dans la hiérarchie des genres. En 1900, un an après sa mort, une de ces inondations de Port-Marly fut adjugée aux enchères autour de quarante-trois mille francs.
Pour mesurer le vertige, revenons quatre ans en arrière, à la première crue de Port-Marly, celle de 1872, conservée à Washington. La montée des eaux y est plus modeste, le traitement plus sobre, la palette plus retenue. C'est un Sisley encore proche de la ruine paternelle, qui apprend à faire de l'eau un miroir. Cette toile-là s'est négociée, de son vivant, pour une somme dérisoire. Rien dans la matière n'a changé entre le moment où on la dédaignait et le moment où on se l'arrachait. La peinture est restée identique, atome pour atome. Ce qui a changé, c'est le regard porté sur elle — et le regard, on va le voir, se fabrique.
Pour comprendre comment ce regard se retourne, il faut partir de l'hiver 1899. Sisley meurt à Moret le vingt-neuf janvier, d'un cancer de la gorge, ruiné, dans la maison qui borde le Loing. Regardez le pont médiéval de Moret qu'il peignait là, ses arches reflétées dans l'eau verte, la pierre travaillée en touches épaisses, presque rugueuses, de sa dernière manière. C'est devant ce motif, dans ce village dont il n'était pas citoyen, qu'il s'éteint. Sur son lit de mort, il fait venir Monet et lui recommande ses deux enfants, Pierre et Jeanne, restés sans ressources. Il était sujet britannique, étranger jusqu'au bout au pays qu'il avait passé sa vie à peindre.
Monet tient parole. Pour aider les enfants, il organise au début de 1899 une vente de soutien, réunit des toiles, sollicite les amateurs. Et c'est là que la mécanique se met en marche. La rareté soudaine — l'œuvre est close, l'homme ne peindra plus — la sympathie pour les orphelins, l'aura d'une fin pauvre, tout concourt à retourner le regard. Une rue de village sous le gel, comme cette rue Eugène Moussoir à Moret, avec sa perspective resserrée et sa palette froide de bleus et de gris, devient désirable précisément parce qu'il n'y en aura plus jamais d'autre. Le manque crée la valeur que la présence ne créait pas.
Ce qui rend l'affaire troublante, c'est que la main, elle, n'a jamais bougé. Reprenez une berge de la Seine à Bougival, peinte en 1873, sa touche divisée légère, son ciel qui respire, l'eau qui porte les reflets en virgules courtes. Puis comparez à n'importe quelle toile tardive du Loing. C'est la même intelligence du ciel, la même fidélité au motif, la même justesse atmosphérique. Sisley n'a pas progressé d'une œuvre invendable vers une œuvre cotée : il a tenu, toute sa vie, le même cap. La cote, elle, a fait un bond, sans rien devoir à la qualité de la peinture, qui était là depuis le début.
Et pourtant le marché avait sous les yeux des preuves éclatantes. Le pont de Villeneuve-la-Garenne, peint dès 1872, enjambe la Seine de sa belle courbe de pierre et de fonte ; l'eau calme y est d'une transparence presque hollandaise, la composition d'un équilibre sûr. Voilà une toile qui n'a rien à envier aux paysages les plus admirés du siècle. Elle existait, elle était visible, elle était à vendre. Le jugement n'attendait qu'une chose pour basculer : une autorité pour le dire. Cette autorité viendra des marchands, des catalogues, des enchères — jamais de l'œil seul.
Il y a une ironie plus fine encore. Au moment même où Monet faisait sensation avec ses cathédrales, Sisley menait, presque sans bruit, le même combat sériel sur la façade gothique de l'église de Moret, qu'il a peinte une quinzaine de fois, au matin, au soleil, sous le gel. Regardez cette pierre dorée de 1893, montée en empâtements drus, vibrante de lumière. C'est un sommet, conçu sans manifeste et sans marchand pour le clamer. Le marché a fini par couronner ce cycle — mais après coup, quand il ne coûtait plus rien au peintre de l'avoir peint.
Alors quelle leçon tirer de cette flambée de 1900 ? Que la valeur d'un tableau n'habite pas dans sa matière. Devant cette prairie de Sahurs au soleil du matin, ces berges normandes baignées d'une lumière tendre que Sisley déclinait en sept versions, l'émotion est entière, intacte, indépendante de tout prix. Le chiffre des enchères, lui, raconte une autre histoire : celle des marchands, des réseaux, du désir collectif qu'on organise. Comment une peinture refusée devient une peinture cotée — qui décide, qui achète, qui fabrique la rareté — c'est exactement ce que nous allons démonter dans la prochaine saison, avec l'homme qui a inventé ce métier : Paul Durand-Ruel.