Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 08

Eugénie Lescouezec — trente-trois ans sans statut

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Il y a un tableau de Renoir, peint en 1868, qui montre Alfred Sisley et une femme. Ils sont debout, proches l'un de l'autre. Elle porte une robe sombre à manches blanches. Lui tient son chapeau. Le tableau s'appelle Alfred Sisley et sa femme. Mais au moment où Renoir pose ce titre, la femme représentée n'est pas encore l'épouse de Sisley. Elle ne le sera jamais vraiment, du moins pas avant les toutes dernières années de leur vie commune. Elle s'appelle Eugénie Lescouezec. Et ce portrait est l'un des rares documents visuels qui atteste de son existence.

Regardez-la plus près. Son regard est direct. Renoir ne la représente pas comme une silhouette décorative. Elle a un visage, une présence, quelque chose d'affirmé dans la posture. On sait peu de choses d'Eugénie Lescouezec : elle est française, d'origines modestes. Elle rencontre Sisley vers 1866, alors qu'il fréquente encore les ateliers parisiens. Elle devient son modèle, pose peut-être pour ses amis peintres, partage sa vie. Sisley est né en 1839, à Paris, de parents anglais. Elle a quelques années de plus que lui. Déjà, dans cette asymétrie de reconnaissance, quelque chose se joue.

En 1867, Eugénie met au monde un fils, Pierre. En 1869, une fille, Jeanne. Les deux enfants sont enregistrés à l'état civil avec les noms de leurs deux parents. Mais ils naissent hors mariage. En France au dix-neuvième siècle, cela signifie un statut juridique précaire pour les enfants naturels, et aucun statut légal automatique pour la mère. Elle n'est pas l'épouse. Elle ne peut pas, de plein droit, hériter. Elle n'a pas voix au chapitre des décisions patrimoniales. Trente-trois ans de vie commune ne valent, devant la loi, presque rien.

Après 1870, la famille quitte Paris. La guerre franco-prussienne, puis la Commune, bouleversent tout. Sisley et Eugénie s'installent à Louveciennes, puis à Marly-le-Roi. Et à partir de ce moment, quelque chose change dans la peinture de Sisley : il abandonne presque entièrement la figure humaine. Les rues de Louveciennes, les chemins forestiers, le ciel d'Île-de-France deviennent ses motifs exclusifs. Eugénie disparaît du champ peint. Elle continue pourtant d'être là, à organiser le foyer, à gérer la maison, à élever les enfants. La peinture de Sisley ne l'enregistre plus.

En 1876, Port-Marly est inondée. Sisley saisit la crue avec une maîtrise lumineuse : plusieurs versions du même motif, une auberge qui émerge de l'eau jusqu'aux fenêtres du premier étage, un ciel gris perle, une surface qui reflète tout. Ces tableaux comptent parmi ses œuvres les plus admirées aujourd'hui. Mais derrière la beauté formelle de l'inondation, il y a un foyer réel où Eugénie organise une vie domestique sans ressources stables, sans sécurité légale, sans statut.

Sisley peint aussi les hivers de Louveciennes. Les rues enneigées, les chemins blancs, les jardins figés. Ces tableaux ont une beauté tranquille qui a construit sa réputation de peintre lyrique et serein. Mais ces hivers-là, ce sont aussi les hivers d'un foyer sans revenus assurés. Eugénie les traverse sans le filet de sécurité juridique que le mariage aurait fourni. Si Sisley tombe malade, si la vente de tableaux s'effondre, elle n'a aucun recours légal automatique. C'est une exposition permanente à la précarité.

À partir de 1880, Sisley s'installe dans la région de Moret-sur-Loing, en Seine-et-Marne. Il peint l'église du bourg, les bords du Loing, les canaux selon les saisons. Il essaie à plusieurs reprises d'obtenir la nationalité française. Il est né à Paris, mais de parents anglais, et reste britannique toute sa vie. Cette situation a des conséquences pratiques sur le statut de la famille. Eugénie et les enfants vivent dans un foyer dont le chef de famille est juridiquement un étranger dans son propre pays. Les demandes de naturalisation sont rejetées les unes après les autres.

Moret-sur-Loing devient le cadre d'une œuvre de plus en plus solitaire. Sisley peint le pont de la ville, la rivière, les berges selon les saisons et les heures. Sa réputation commence à grandir très légèrement, trop lentement, trop tard. Pendant ces années, Eugénie vieillit à ses côtés. Les deux enfants ont leurs propres vies. Et la question du mariage reste suspendue, sans réponse, comme si trente ans de vie commune suffisaient à tenir lieu de droit.

Dans les dernières années de leur vie, quand la maladie de Sisley est déjà grave et qu'Eugénie est elle-même très affaiblie, ils se marient enfin. La cérémonie a lieu à l'ombre de la mort imminente. Alfred Sisley meurt en janvier 1899, à Moret-sur-Loing. Trente-trois ans de vie commune, et c'est cette régularisation tardive qui est inscrite dans les actes civils. La vie entière d'Eugénie à ses côtés n'y figure pas.

Revenons au tableau de Renoir. Elle est là, Eugénie, plusieurs décennies avant sa mort, dans la force de l'âge, aux côtés d'un Sisley élégant. Le titre dit sa femme. Cette formule lui donne un titre que la loi ne lui reconnaissait pas encore, et lui retire son nom propre en même temps. Elle devient une relation, une appartenance. Ni le prénom, ni le patronyme, ni l'origine, ni le travail : sa femme.

Ce que l'histoire de l'art retient de Sisley, c'est la lumière, la touche, la poésie des rivières et des ciels d'Île-de-France. Ce qu'elle retient d'Eugénie Lescouezec, c'est presque rien. Une ligne dans une notice biographique. Et pourtant, pendant trente-trois ans, elle a tenu le foyer d'où sont sortis ces paysages. Sans statut légal, sans revenus propres, sans reconnaissance artistique d'aucune sorte. Ce n'est pas une figure périphérique de l'impressionnisme. C'est l'une de ses conditions matérielles invisibles.

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