Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 08

Eugénie Lescouezec — trente-trois ans sans statut

Regardez ce chemin qui descend à flanc de coteau, à Louveciennes, en 1873. Des murs, quelques arbres maigres, un ciel pâle qui occupe le haut de la toile, comme toujours chez Sisley. Et là, contre une barrière, une silhouette. Une femme, peut-être. On ne saurait le dire. Sisley l'a posée d'une virgule de couleur sombre, sans visage, sans nom, juste assez pour donner l'échelle du chemin. Dans ses centaines de paysages, l'humain est presque toujours cela : un repère minuscule, une tache qui mesure l'espace. Personne n'a de traits. Personne ne nous regarde. Retenez cette règle, car tout l'épisode tient dans une absence qu'elle dessine.

Il existe une exception, et elle est saisissante. En 1875, à Marly-le-Roi, Sisley s'arrête devant une forge ouverte sur la rue. Sur ses quelque huit cents toiles connues, c'est l'une des trois seules où des figures occupent vraiment le devant. Dans la pénombre de l'atelier, la braise jette une lueur orange ; deux hommes s'affairent autour du feu, le dos courbé, les bras pris dans le geste du travail. La touche se fait dense, presque grasse, pour rendre la suie et la chaleur. Mais regardez bien : même ici, ces hommes n'ont pas de visage individué. Ce sont des silhouettes de labeur, anonymes. Quand Sisley met enfin des gens au premier plan, ce sont des ouvriers de passage, jamais un proche, jamais quelqu'un qu'il aime.

Pour voir le visage de la femme qui partagea sa vie, il faut sortir de l'œuvre de Sisley et entrer dans celle d'un ami. En 1868, Renoir peint un grand tableau qu'on appelle depuis toujours Les Fiancés, ou Le ménage Sisley. Un homme élégant, en redingote rayée, donne le bras à une jeune femme en robe à volants, jaune et noire, éclatante de lumière. On a longtemps cru y reconnaître Sisley et sa compagne. Sauf qu'une lettre de Renoir tranche autrement : la femme n'est pas elle. C'est Lise Tréhot, le modèle de Renoir, qu'on a fait poser au bras de Sisley. Voyez l'ironie. Le seul portrait censé montrer la compagne de Sisley montre une autre. Elle est effacée jusque dans l'image qui prétend la donner. Cette compagne s'appelle Eugénie Lescouezec. Sisley la rencontre vers 1866 ; elle est fleuriste, elle a posé comme modèle, et elle a cinq ans de plus que lui.

Mettez-la maintenant dans le paysage, à sa juste place. Voici le Village de Voisins, en 1874 : une rue de campagne qui fuit vers le fond, des façades basses, quelques passants réduits à des taches claires sous un ciel mobile. C'est exactement le genre de village où Eugénie tient la maison. Dès 1867 naît leur fils Pierre, en 1869 leur fille Jeanne, tous deux hors mariage, sans que rien ne les protège devant la loi. Et chaque fois que l'argent manque, on plie bagage : Louveciennes, Voisins, Marly. Ces rues que Sisley peint, c'est elle qui les habite vraiment, qui les range, qui suit chaque déménagement imposé par la gêne. La géographie de l'œuvre est aussi la sienne.

Il arrive pourtant qu'une femme s'asseye dans une de ses toiles. En 1872, à la lisière d'un bois, Sisley peint une figure posée au bord d'un ruisseau, parmi les verts profonds et les ombres mouvantes des feuilles. On croit un instant tenir un portrait intime. On se trompe encore. La femme est de dos, fondue dans la végétation, prétexte à étudier la lumière filtrée sous les branches. Elle n'est pas un sujet : elle est une note de couleur chaude dans une symphonie de verts. Même assise, même proche, la femme reste chez Sisley une présence sans identité, un accent dans le paysage.

Suivons-les jusqu'au bout de cette géographie de la nécessité. En 1891, Sisley peint la rue Eugène Moussoir, à Moret-sur-Loing, sous le gel : une perspective resserrée, des maisons modestes, une palette froide de gris bleutés où la neige tient en touches roses et lilas. C'est là, dans ce village sans prestige, choisi parce qu'il était bon marché, qu'ils finissent leur vie commune. Et c'est seulement en 1897, à Cardiff, après plus de trente ans ensemble, que Sisley épouse enfin Eugénie. Trente ans de conjugalité sans statut, sans le mot qui aurait fait d'elle une épouse devant la loi. La toile ne dit rien de cela. Mais le froid de cette rue dit assez la dureté de ces années-là.

Le motif favori de Sisley dans cette dernière période, c'est la route. La Route de Moret à Saint-Mammès, vers 1880, en est l'exemple parfait : un chemin large qui file le long du Loing, des péniches amarrées, un grand ciel clair qui respire et tient les deux tiers de la toile. La carte de son œuvre épouse la carte de ce qu'il pouvait s'offrir, et Eugénie a parcouru cette carte avec lui, d'un loyer modeste au suivant. Chaque route peinte est aussi un déplacement réel, une vie de femme qui range la maison une fois encore pour suivre l'homme qui peint.

En 1894, près de la Seine normande, Sisley peint les prairies de Sahurs au soleil du matin : une lumière tendre couche son or sur l'herbe, le ciel se reflète dans l'eau, tout est paix. Mais ces dernières années sont sombres. Eugénie tombe malade, un cancer, comme lui. Elle meurt en octobre 1898. Sisley la suit trois mois plus tard, en janvier 1899. Cette douceur des prairies, peinte quatre ans plus tôt, on la regarde autrement quand on sait ce qui vient : la sérénité d'un homme qui peignait l'air et la lumière pendant que la vie, autour de lui, se défaisait en silence.

Revenons une dernière fois à la peinture seule. Une allée de châtaigniers, en 1878 : un tunnel d'arbres, la lumière qui tombe en taches sur le sol, la perspective qui se referme au loin sur un point vide. Personne au bout du chemin. C'est l'image juste pour finir. Pendant plus de trente ans, Eugénie fut la présence essentielle et tenue hors champ d'une œuvre qui ne peignit que des ciels et des eaux : indispensable à la vie, jamais inscrite sur la toile, et même pas sur un acte de mariage avant la toute fin. Sisley meurt étranger et pauvre, en recommandant ses enfants à Monet. Quelques mois plus tard, ces mêmes toiles qu'on ne lui achetait pas vont s'arracher aux enchères. C'est l'étrange justice du marché, et ce sera notre prochaine histoire.

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