Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 07

Le marché, les marchands, la hiérarchie des prix

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Regardez "L'Inondation à Port-Marly", peinte en 1876. L'eau a envahi les rues du village, elle monte contre les façades des maisons, et Sisley la peint avec une maîtrise étonnante des reflets, de la lumière qui tremble sur la surface grise. Les historiens classent aujourd'hui ce tableau parmi ses sommets absolus. Pourtant, en 1876, il ne valait presque rien sur le marché parisien. Pas parce qu'il était médiocre. Parce que Sisley n'était pas à la bonne place dans la hiérarchie. Et cette place, le marché la lui avait déjà assignée depuis longtemps.

En mars 1875, à l'Hôtel Drouot, Sisley, Monet, Renoir et Berthe Morisot tentent une vente directe sans passer par le Salon. Regardez ce que Sisley proposait alors : des paysages des hauteurs de Louveciennes et de Marly, des ciels changeants, des chemins de campagne qu'il pratiquait depuis des années. La vente tourne au désastre. Le public siffle, certains acheteurs tentent de perturber les enchères. Les tableaux de Sisley partent entre cinquante et trois cents francs pièce. Monet s'en sort un peu mieux, Renoir aussi. Sisley finit en bas du classement. Cette hiérarchie n'est pas un accident : elle sera durable.

Paul Durand-Ruel est à cette époque le dealer principal des impressionnistes, le seul qui croit vraiment à leur avenir commercial. Quand on regarde ses archives, on voit qu'il investit massivement sur Monet et sur Renoir. Il s'intéresse à Sisley, achète certains de ses paysages de Seine et de Marly, mais avec moins de conviction, moins d'argent engagé, moins d'énergie promotionnelle. La galerie fonctionne déjà comme une maison d'édition : certains auteurs sont mis en avant, les autres restent en fond de catalogue. Sisley est dans le catalogue, mais pas sur la vitrine.

Dans les archives des ventes de cette période, la hiérarchie des prix est lisible avec une clarté brutale. Monet culmine. Renoir monte régulièrement. Pissarro se bat dans les chiffres intermédiaires. Sisley, presque toujours, se retrouve en dessous. Regardez "La Neige à Louveciennes" : cette lumière blanche et froide sur les silhouettes des arbres, cette sensibilité extraordinaire au silence hivernal. Cette œuvre ne provoque pas la même compétition chez les acheteurs que son équivalent monet-isé. Même qualité, prix très différents.

Ce n'est pas une question de technique. C'est une question de récit. Le marché de l'art ne vend pas seulement des tableaux, il vend des histoires. Monet devient une figure de combat, un géant visionnaire. Renoir incarne la joie de vivre française. Ces récits circulent dans les critiques, dans les salons bourgeois, dans les conversations de collectionneurs. Sisley, lui, reste flou. Ses "Régates à Molesey", avec leur traitement extraordinaire de l'eau et de la foule printanière, ne s'inscrivent dans aucun récit national que les marchands peuvent exploiter. Et en 1875, dans une France qui panse ses plaies après la guerre et la Commune, ce qui ne raconte pas la France ne se vend pas.

Regardez ses tableaux du Loing. "Le Pont de Moret" revient en de nombreuses versions, la lumière y est d'une délicatesse extraordinaire, le reflet du pont dans l'eau change selon l'heure et la saison. Sisley consacre des années à cette série, dans une fidélité obstinée à ce territoire particulier. Mais la série ne crée pas de mouvement de marché. Pas d'effet de rareté, pas de ruée des collectionneurs. Il peint, il envoie des lettres à Durand-Ruel pour demander des avances, il attend.

Ces lettres existent, et elles sont douloureuses à lire. Sisley supplie, s'excuse de déranger, demande deux cents francs pour tenir le mois. Il négocie des avances sur des tableaux pas encore terminés. Pendant qu'il peint "L'Église de Moret" sous différents angles et différentes lumières, explorant ce monument avec une patience extraordinaire, il est dans une dépendance totale vis-à-vis de son marchand. Durand-Ruel décide ce qui sera exposé, ce qui sera montré aux acheteurs américains. Sisley n'a pas d'autre filet.

La nationalité anglaise de Sisley joue un rôle que le canon artistique minimise. Après la guerre de 1870, la IIIe République est traversée de courants nationalistes profonds. Les marchands construisent l'impressionnisme comme un art français, une fierté nationale à exporter vers Londres et New York. Sisley dérange ce récit. Trop anglais pour incarner un art français, trop français dans sa façon de peindre le Canal du Loing pour attirer les collectionneurs anglais comme peintre de la nation. Il tombe entre les cases identitaires du marché, et ce vide lui coûte cher, toute sa vie.

En novembre 1899, quelques mois après sa mort, la succession de Sisley est vendue à Drouot. Les prix explosent. Des tableaux qui se vendaient deux cents francs de son vivant partent à plusieurs milliers. Les mêmes reflets du Loing, les mêmes ciels gris de Moret, regardez-les : rien n'a changé dans la peinture. Ce qui a changé, c'est la rareté instituée par la mort, et le récit que l'on peut maintenant construire autour de lui. L'artiste discret, incompris, mort dans la misère. Le marché adore les martyrs. Sisley n'avait pas voulu être un martyr. Il avait voulu vivre de sa peinture.

Ce que le marché fait à Sisley, il le fait à beaucoup. Il fabrique des gagnants et des perdants selon des critères qui ne sont pas esthétiques : la personnalité publique, la nationalité, le réseau, la capacité à incarner un récit porteur. La hiérarchie des prix que nous héritons aujourd'hui, quand nous appelons Monet un géant et Sisley un pur impressionniste discret, c'est en partie l'héritage de décisions commerciales prises entre 1875 et 1900 dans un petit nombre de galeries parisiennes. Regarder Sisley, c'est regarder comment le marché fabrique la postérité, et à quel prix.

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