Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 06
Approchez-vous de ce chemin sous la neige. Il monte entre deux murs, à Louveciennes, et au loin une silhouette minuscule se courbe sous un parapluie. Regardez la neige de près : elle n'est pas blanche. Sisley l'a peinte en bleus pâles, en gris perle, en roses fanés, avec quelques touches franches presque jaunes là où le jour la frappe. Pas une once de blanc pur sorti du tube. C'est l'épreuve la plus dure pour un coloriste, et il la passe en cherchant, sous le froid, toutes les couleurs que le froid contient. Voilà le peintre que nous suivons aujourd'hui : un homme qui revient.
Car il revient, sans cesse, sur le même endroit. À Marly-le-Roi, où il s'installe en 1875, il peint un simple abreuvoir, un bassin de pierre devant chez lui, près de vingt fois. Le voici sous la gelée blanche : l'eau prise, les arbres givrés, la pierre bordée d'un liseré de glace. Ce n'est pas un caprice. C'est une méthode qui se cherche. Un motif modeste, planté là, et le peintre qui le reprend par temps de neige, de dégel, de matin clair, comme on retourne une question sans la lâcher. La touche, ici, reste fine et posée ; il construit la pierre par petits plans juxtaposés, garde le dessin lisible sous la couleur, et laisse le ciel mobile occuper, comme toujours chez lui, la plus grande part de la toile.
L'eau lui a soufflé cette idée avant la neige. Souvenez-vous des rues noyées de Port-Marly. Sisley les a peintes en 1876, mais il était déjà venu sur ce coin de berge quatre ans plus tôt, en 1872, pour une crue plus modeste. Regardez cette toile-ci : la même maison, le même angle, mais une eau plus basse, un ciel plus sage. Quatre années séparent les deux versions. Ce n'est pas la même image deux fois, c'est le même lieu sous deux états du monde. La série, chez lui, s'étire parfois sur des années entières.
Mais qu'est-ce qui change, au juste, d'une toile à l'autre ? Pas la pierre, pas la berge. L'air. Tenez, ce jardin de Voisins un matin de brume. Les fleurs, la figure courbée parmi elles, tout est mangé par l'humidité du jour ; les contours se dissolvent, les fonds reculent dans une ouate grise. Sisley ne peint pas un jardin, il peint l'épaisseur d'air posée entre notre œil et ce jardin. Et c'est cette épaisseur-là, cette qualité de lumière d'une heure et d'une saison, qui devient le vrai sujet, la seule variable qu'il fait tourner.
Tout cela trouve son sommet dans les années 1890, devant une vieille église. À Moret-sur-Loing, Sisley plante son chevalet face à la façade gothique de Notre-Dame, et il la peint près de quatorze fois. La voici au soleil du matin : la pierre se dore, les contreforts saillent dans une lumière chaude, et la touche s'épaissit, se charge, devient presque maçonnerie elle-même. Le pinceau bâtit la pierre comme le tailleur l'avait bâtie. La matière de Sisley s'est faite plus dense, plus rugueuse qu'au temps des neiges claires.
Même façade, autre jour. La voici sous la pluie d'un matin gris. Le pavé luit, mouillé, et y renvoie un reflet pâle du portail ; la palette s'est refroidie, la pierre boit l'eau et s'assombrit, les bleus et les violets gagnent partout où le soleil manque. Rien n'a bougé du bâtiment, et pourtant c'est un autre tableau, une autre émotion. Le motif tient bon ; c'est la lumière qui raconte.
Même façade encore, par la gelée. Le froid durcit tout : la pierre vire au bleu, au lilas, un rose éteint traîne sur les hauts, et la lumière rasante d'hiver accuse chaque relief sculpté. Posez cette toile à côté de celle du matin doré : c'est le même clocher, à la même distance, vu du même trottoir. Seul l'air a changé. Et il suffit que l'air change pour que tout change — la couleur, l'humeur, le poids des choses.
Et puis le soir. Ici la matière atteint son comble, empâtée, presque pétrie au couteau : des oranges sourds, des violets profonds, le porche déjà noyé d'ombre tandis qu'une dernière chaleur s'accroche au sommet. C'est le Sisley le plus dense, le plus charnel, loin des transparences de sa jeunesse. Quatre toiles, quatre heures, quatre temps, et une seule façade : on tient là, sous nos yeux, le programme entier d'une série.
En 1894, il les accroche ensemble au Champ-de-Mars, sous des titres clairs — au soleil, à la gelée, sous la pluie. Au même moment, ou presque, Monet aligne ses cathédrales de Rouen. On a vite fait de Sisley un suiveur. C'est l'inverse qu'il faut voir. Monet dissout la pierre dans le flux pur de la lumière ; Sisley, lui, affirme la permanence de son église, ce bloc qui demeure pendant que le jour passe. Là où Monet multiplie les vues jusqu'au vertige pour saisir l'instant qui fuit, Sisley en aligne quelques-unes pour dire, au contraire, ce qui dure. Deux peintres devant le même problème, à la même date, et deux réponses opposées. Le second n'imite pas le premier ; il pense en face de lui.
Et ce n'était pas que le clocher. Ces années-là, près de Rouen, Sisley revient sept fois sur une simple prairie au bord de la Seine, à Sahurs, au soleil du matin. La voici, l'herbe vibrante, l'eau lointaine, la lumière neuve. Ce que le canon a pris pour de la monotonie était une discipline : un seul problème tenu toute une vie, l'air entre l'œil et la chose, retourné dans la lumière comme une pierre dans la main. Il l'a fait sans manifeste, presque sans le dire. Mais il l'a fait avant les autres, et il l'a fait jusqu'au bout.