Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 05

S'installer où c'est possible — la vallée du Loing (1880-1899)

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En 1880, Alfred Sisley quitte Sèvres. Ce n'est pas un choix de peintre en quête d'un nouveau motif, c'est une nécessité économique. La faillite de son père, survenue bien des années plus tôt, l'a laissé sans héritage. Il loue ce qu'il peut payer. Il s'installe d'abord à Veneux-Nadon, dans la forêt de Fontainebleau, puis glisse vers Saint-Mammès, puis vers Moret-sur-Loing. Il ne bougera plus guère. Ce n'est pas la destination d'un artiste libre choisissant son territoire : c'est l'endroit où un homme sans argent, sans passeport français, sans marché solide, peut encore tenir.

Regardez l'une de ces toiles des bords du Loing à Saint-Mammès, peinte dans les premières années de cette période. L'eau est sage, la lumière glisse dessus avec douceur, les berges sont basses et les arbres se penchent vers le courant. C'est une scène calme, presque silencieuse. Mais Sisley ne vient pas ici en promeneur. Il vient ici parce que c'est là, parce que ce motif est disponible à quelques centaines de mètres de sa porte. Le Loing est son sujet aussi parce qu'il n'a pas les moyens d'en avoir d'autres. Ce que le canon appellera sa fidélité à la nature est d'abord une contrainte géographique et financière.

Moret-sur-Loing, la ville elle-même, entre dans l'œuvre. Le pont médiéval sur le Loing, la porte de Bourgogne, les vieilles maisons au bord de l'eau : Sisley peint ces motifs avec une attention minutieuse. Ce n'est pas un regard de touriste. C'est le regard de quelqu'un qui vit là, qui connaît les heures, les lumières, les humeurs du lieu. Il y a dans ces vues de Moret quelque chose à la fois d'ordinaire et d'attentif qui distingue ce travail du pittoresque : on sent un homme qui observe son environnement immédiat avec la patience de qui n'en a pas d'autre.

Et puis il y a l'église Notre-Dame de Moret. Elle revient dans son œuvre avec une insistance remarquable : le matin, le soir, en été, sous la brume, sous le soleil. Sisley documente les effets changeants de la lumière sur cette même façade, variant les conditions météorologiques et les moments de la journée. On a souvent rapproché cette pratique de la série que Monet consacra à la cathédrale de Rouen à partir de 1892. Ce que l'histoire de l'art n'a pas toujours noté, c'est que Sisley travaille l'église de Moret selon cette logique sérielle plusieurs années avant que Monet ne formule la sienne. Cela dit quelque chose sur qui reçoit le crédit de l'invention.

Les hivers sont parmi les moments les plus frappants de cette période. Sisley connaît la neige depuis Louveciennes, depuis Marly. Dans la vallée du Loing, à Veneux-Nadon, il retrouve ce motif. La neige simplifie la composition, réduit la palette à des harmonies sourdes, oblige l'œil à lire les volumes autrement. Ces paysages d'hiver n'ont rien de décoratif. Ils ont la dureté d'une saison réelle vécue dans un lieu réel, par un homme qui chauffe mal et qui vend peu. La beauté n'efface pas la condition dans laquelle elle est produite.

Le canal du Loing offre encore un autre registre. L'eau y est presque immobile, miroir parfait ou presque. Des péniches passent parfois. Des arbres se reflètent. Sisley peint ces scènes avec une économie de moyens qui n'est pas seulement stylistique : c'est un peintre qui travaille vite, qui ne peut pas se permettre de multiplier les séances longues ni de gaspiller la toile. Ce qui ressemble à de la légèreté dans la touche est aussi une réponse à une contrainte matérielle. La liberté apparente de la peinture en plein air ne dit rien du coût de la toile, des pigments, du temps.

Il peint des inondations. Le Loing déborde parfois, comme la Seine à Port-Marly jadis. Quand les eaux montent dans les rues de Moret, Sisley sort ses pinceaux. Les reflets se multiplient, les repères ordinaires disparaissent à moitié sous l'eau, la géographie familière devient étrange. Ces toiles ont une qualité documentaire que la postérité n'a pas toujours su lire. On y a vu de la poésie. Il y a aussi le témoignage d'un homme qui connaît intimement un endroit précis, non par amour romantique du pittoresque, mais parce que c'est là qu'il vit, dans toutes ses conditions réelles.

Tout au long de ces années, Sisley tente d'obtenir la nationalité française. Il est né à Paris, il y a vécu presque toute sa vie, il peint la France sans interruption depuis des décennies. Mais il reste britannique. Ses demandes de naturalisation n'aboutissent pas. Dans une IIIe République qui se crispe sur la question de l'appartenance nationale, un homme portant un nom anglais, sans réseau institutionnel, sans fortune, n'obtient pas facilement ce qu'il demande. Son statut d'étranger n'est pas une anecdote biographique. Il affecte sa capacité à être reconnu, à exposer, à vendre.

Les années passent. Les ventes restent difficiles. Il accepte des prix trop bas parce qu'il a besoin d'argent maintenant. Pendant que certains de ses contemporains voient leurs œuvres atteindre des sommes significatives de leur vivant, il vend ses toiles à des prix de misère. La solitude géographique de Moret est aussi une solitude commerciale. Et pourtant il peint, encore et encore, ce même territoire, ces mêmes lumières, ces mêmes eaux. Non par entêtement romantique, mais parce qu'il n'a pas d'autre option que de travailler avec ce qu'il a sous les yeux.

On parle du Sisley de la vallée du Loing comme d'un peintre retiré dans une sorte de pureté impressionniste, loin des mondanités parisiennes. Cette image mérite d'être retournée. S'il est loin des mondanités, c'est parce qu'il n'y a pas accès. La pureté qu'on lui attribue, cette fidélité absolue à la lumière et au motif naturel, est inséparable d'une exclusion : exclusion du marché porteur, exclusion de la citoyenneté française, exclusion des débats et des cercles où se forge la réputation. Ce qu'on a appelé sa quintessence impressionniste ressemble aussi, vu de près, à ce qui reste quand on a retiré toutes les autres possibilités.

Il mourra en janvier 1899, quelques mois après sa compagne Eugénie Lescouezec, qui l'avait accompagné pendant plus de trente ans. Il n'aura jamais obtenu la nationalité française. Il n'aura jamais vu ses tableaux valorisés à leur juste mesure de son vivant. Quelques mois après sa mort, ses œuvres partiront aux enchères et atteindront des prix qu'il n'avait jamais connus. La vallée du Loing, ce territoire où il s'était installé parce que c'était possible, allait devenir un nom dans l'histoire de l'art. Lui n'était plus là pour en profiter.

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