Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 05
Une route blanche longe l'eau, des péniches amarrées attendent, et au-dessus, un ciel énorme avale les deux tiers de la toile. Nous sommes en 1880, sur le chemin de halage entre Moret et Saint-Mammès, et Sisley vient de changer de pays sans quitter la France. À l'ouest de Paris, à Louveciennes, à Marly, les loyers ont monté, les motifs coûtent cher. Alors il descend vers le sud-est, dans cette vallée du Loing où un peintre sans le sou peut encore planter son chevalet. La route file droit vers le fond, creusée d'une perspective nette, et les péniches disent déjà le sujet de ces vingt dernières années : l'eau qui travaille, le ciel qui commande.
Pour mesurer ce qui va changer, regardez d'abord une toile d'avant le départ, l'Allée de châtaigniers, peinte en 1878. Un tunnel d'arbres, la lumière qui tombe en gouttes entre les branches, une route qui fuit au centre vers un point clair. Tout y est limpide, aéré, construit comme une leçon de Corot : le dessin sous la couleur, l'espace lisible d'un seul coup d'œil. C'est le Sisley des années 1870, clair et tenu. La main qui peindra le Loing est déjà là, fidèle à ce motif du chemin-corridor qui creuse la profondeur. Ce qui va se transformer, ce n'est pas la grammaire. C'est la matière, et le lieu où il pourra se permettre de la poser.
À Saint-Mammès, le Loing rejoint la Seine, et Sisley s'y attarde longuement à partir de 1885. Regardez comment il découpe la toile en bandes horizontales : une berge herbeuse, l'eau, une plage de sable crème, puis le ciel. La pelouse, il la peint en touches courbes qui glissent vers la rivière ; l'eau, en petites traînées horizontales ; le sable, en longues lignes pâles. Pas une ombre noire : l'absence d'ombre dit le plein été, l'après-midi chaud. Sur la rive opposée, un rideau de peupliers aux troncs nus barre la vue. Ces villages de mariniers, Saint-Mammès, Veneux, il ne les choisit pas seulement pour leur beauté : il les choisit parce qu'ils sont à la portée de sa bourse.
Sept ans plus tard, en 1892, le même peuplier revient, mais la peinture a changé d'épaisseur. Dans Le Canal du Loing, il se poste à l'endroit où le canal amorce sa courbe, et regarde l'autre rive à travers un écran d'arbres aux troncs maigres. Le ciel reste le grand acteur, mobile, nuageux, mais la touche s'est faite plus dense, plus chargée, presque rugueuse. Là où la toile de 1885 respirait en bandes claires, celle-ci empâte, accumule, insiste. La grâce limpide du début cède à une matière plus lourde, plus terrienne. Monet, à la même date, peint ses peupliers de l'Epte ; Sisley, lui, peint les siens sans manifeste, dans un coude de canal où passent les péniches de commerce.
La même année, Moret, bords du Loing montre la petite ville posée sur l'eau. Le Loing, large et calme, redouble dans son miroir les maisons, les arbres, le clocher au loin. Sisley revient sans cesse à ce partage : en haut le ciel et son théâtre de nuées, en bas l'eau qui répète tout, et entre les deux, une mince bande habitée. La touche divisée fait vibrer la surface du fleuve sans jamais la lisser. Moret n'a aucun prestige, c'est un bourg médiéval traversé de moulins et de lavoirs, mais c'est là, entre 1889 et sa mort, qu'il trouve son territoire complet. La carte de son œuvre tardive tient dans quelques kilomètres autour de ce pont.
Ce pont, justement : Le Pont de Moret, peint en 1893. Une arche de pierre médiévale enjambe le Loing, flanquée des moulins accrochés à ses piles. Sous l'arche, l'eau verte se brouille de reflets ; au-dessus, un ciel d'été léger. La pierre, Sisley la travaille en touches épaisses, presque sculptées, qui rendent le grain du vieux mur chauffé de soleil. On est loin du fini lisse de l'académie, et loin aussi de sa propre délicatesse de jeunesse : la maturité de Sisley, c'est cette matière qui se charge, qui prend du corps, quitte à perdre un peu de la transparence première. Il peint ce pont comme on revient chez soi, encore et encore, à toutes les heures.
Et l'hiver venu, il ne quitte pas le village pour autant. Rue Eugène Moussoir à Moret, peinte en 1891, montre une petite rue gelée, resserrée entre des murs et des maisons basses. La perspective se referme vite, sans grandeur, sur un coude modeste. La palette s'est refroidie : des gris bleutés, des ocres éteints, le blanc du gel travaillé sans jamais de blanc pur. C'est un motif que personne n'irait chercher, une rue de bourg sans monument, sans pittoresque. Mais c'est exactement le point : Sisley peint ce qui est devant sa porte, ce qu'il peut atteindre à pied, par tous les temps. Sa fidélité à ce village sans nom est aussi une contrainte, faite vertu.
Revenons à l'eau qui travaille. L'Écluse de Saint-Mammès, encore 1885, cadre une porte d'écluse sur le canal du Loing, juste avant qu'il ne se jette dans la Seine. Toute sa vie, Sisley a aimé les écluses, ces machines simples qui règlent le fleuve ; il en a peint des dizaines. Ici, pas de catastrophe, pas de spectacle : un ouvrage de bois et de pierre, le fil de l'eau, deux silhouettes minuscules de mariniers. Ce sont presque les seuls personnages qu'il s'autorise, du staffage gros comme une virgule, perdu dans le paysage. L'homme n'est jamais le sujet chez Sisley ; le sujet, c'est l'air entre l'œil et la berge, et le travail tranquille de l'eau canalisée.
Vingt ans dans cette vallée, des centaines de toiles, presque toujours le même quart d'heure de lumière sur la même eau. On a longtemps appelé cela de la monotonie. C'est une obstination : un homme qui, faute de pouvoir changer de pays, de format ou de fortune, a creusé sans fin un seul problème, peindre l'air et l'instant. Cette constance va devenir, dans le Moret des années 1890, une véritable pratique de la série, le clocher repris quatorze fois sous toutes les météos. Et c'est cette œuvre tenue, peinte au plus près du possible, qu'un marché indifférent laissera longtemps de côté. Le ciel, lui, n'a jamais cessé de commander la toile.