Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 04
Regardez ce tableau. Nous sommes à Molesey, sur la Tamise, en juillet 1874. Des embarcations légères filent sur l'eau, des fanions colorés claquent dans le vent, des silhouettes en chapeau de paille regardent depuis la rive. Alfred Sisley a peint cette régate avec la même légèreté qu'il met dans ses vues de la Seine ou du Loing. Et pourtant, il y a quelque chose d'étrange dans cette scène. L'homme qui saisit l'Angleterre avec une précision presque affectueuse est lui-même britannique. Il l'a toujours été. Né à Paris en 1839 de parents anglais marchands de soie, il n'a jamais été naturalisé français. Ce jour d'été 1874, Alfred Sisley peint son propre pays comme un étranger.
Ce voyage a été rendu possible par Jean-Baptiste Faure, baryton de renom et collectionneur. C'est lui qui finance le déplacement. Arrêtons-nous là : Sisley, citoyen britannique, a besoin d'un mécène français pour aller peindre en Angleterre. Voici le pont d'Hampton Court. La pierre pâle, les arches solides, le ciel bas et lumineux qui signe la lumière de l'estuaire. Sisley construit ce pont comme il construit ses ponts de Moret-sur-Loing : une horizontale stable, un ciel actif, une eau vivante. Mais les embarcations qui glissent sous ces arches, la qualité même de cette lumière diffuse, lui opposent une familiarité qu'il n'éprouve pas vraiment.
À quelques pas en amont, la déversée de Molesey. L'eau tombe en rideau blanc, mousse sur les pierres, bouillonne dans le chenal. La touche de Sisley est nerveuse ici, presque sonore. On peut lire cette peinture autrement : la Tamise en 1874, c'est l'artère d'un empire mondial. À quelques kilomètres en aval, Londres expédie des soldats et des marchandises vers l'Inde, l'Afrique, les Caraïbes. Sisley ne peint pas l'Empire, il peint une chute d'eau. Mais ce paysage serein baigne dans une puissance que le peintre, né à Paris, fils de marchands, n'a jamais habitée de l'intérieur. Il regarde l'Empire de profil, sans le nommer.
Il peint aussi la prairie devant le palais de Hampton Court. Vaste pelouse, marronniers en pleine lumière de juillet, silhouettes de promeneurs du dimanche. Ce tableau est presque un Pissarro de banlieue londonienne. Des familles traversent le cadre sans le remplir. Sisley les observe avec la même équanimité qu'il observe les ciels. Il ne leur assigne pas une fonction ornementale, ne les réduit pas à un signe de modernité heureuse. C'est une façon de regarder sans dominer, de peindre les gens ordinaires dans leur ordinaire, sans condescendance ni attendrissement.
Revenons à la régate de Molesey et approchons-nous de la rive. Sur le bord, des silhouettes en costumes sombres, des femmes sous des ombrelles claires. Une régate est un spectacle de classe : il faut le loisir, les tenues, la sociabilité de ceux qui ont du temps. Sisley a grandi dans ce monde-là. Son père était marchand de soie, la famille aisée. Mais la guerre franco-prussienne de 1870-71 a tout emporté. La fortune qui devait lui permettre de peindre en dilettante a disparu. Depuis, il peint pour survivre, sans vraiment y arriver. Cette scène légère qu'il pose sur la toile, c'est un monde dont la faillite l'a exclu.
Regardons encore le pont d'Hampton Court, mais en resserrant sur un détail : la façon dont l'arche se découpe sur l'eau, la lourdeur de la pierre dans le reflet. Il y a dans ces toiles anglaises quelque chose de plus pesant que dans ses paysages français, une atmosphère moins aérée. Ce pays qu'il est censé connaître de l'intérieur lui oppose une étrangeté tranquille. De même que la France l'accueille sans jamais lui accorder les papiers qui feraient de lui un citoyen. Il peint l'Angleterre de l'extérieur. Il peint la France de l'extérieur aussi. Il n'a vraiment de chez-lui nulle part.
Vingt-trois ans plus tard, Sisley revient en Angleterre. Il va cette fois au Pays de Galles, à Penarth, sur l'estuaire de la Severn. Nous sommes en 1897. Il a cinquante-huit ans. Un cancer de la gorge sera diagnostiqué dans les mois qui suivent, il mourra en janvier 1899. Les falaises de Penarth vues le soir, marée montante : calcaires gris qui plongent dans une mer verte et froide. Pas de régate, pas de promenade dominicale, pas de lumière d'été. La palette est plus sombre, la touche plus âpre. Cette Angleterre-là n'a rien de commun avec Hampton Court. Sisley la peint telle qu'elle est, sans chercher à la réconcilier avec la première.
À Langland Bay, sur la péninsule de Gower, il peint une série de marines. La baie vue des falaises, les vagues qui s'enroulent sur les galets, le ciel gris particulier aux côtes galloises. Ces toiles de 1897 sont moins connues que ses paysages de l'Île-de-France. Pendant ce séjour, Sisley dépose une demande de naturalisation française. Il veut devenir français sur le papier, lui qui l'est déjà dans tout ce qui constitue un peintre : ses maîtres, ses sujets, ses galeries, sa langue. La procédure administrative est longue. Il mourra avant qu'elle aboutisse. Il sera britannique jusqu'au bout.
Il existe un portrait de Sisley peint par Renoir au milieu des années 1870. On y voit un homme élégant, posture de bourgeois, mais le regard légèrement en retrait, comme absent au monde extérieur. C'est peut-être le portrait le plus juste de ce que le canon appelle la pureté de Sisley. Cette pureté a un nom plus précis : c'est l'expérience de celui qui regarde sans jamais pouvoir s'installer. Il meurt le 29 janvier 1899 à Moret-sur-Loing, britannique, dans un village français qu'il a peint pendant trente ans et qui ne lui a jamais vraiment appartenu.