Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 04

L'Angleterre comme pays étranger (1874, 1897)

Des drapeaux tricolores claquent en haut d'un mât, et sous eux l'eau de la Tamise file, hachée de petites touches vives. C'est la Régate à Molesey, peinte près de Hampton Court à l'été 1874, et c'est l'une des toiles les plus gaies que Sisley ait jamais faites. Regardez comme la berge monte en diagonale à droite, comme la foule se réduit à des virgules claires, comme le ciel, vaste, pousse la lumière vers nous. Rien de l'eau lourde des crues françaises : ici l'air est franc, le vent visible, la couleur presque insolente. Ce séjour, Sisley le doit au baryton Jean-Baptiste Faure, chanteur de l'Opéra et collectionneur, qui finance le voyage. Étrange détour : ce fils de négociants britanniques, né à Paris, revient pour quelques mois peindre l'Angleterre. Il y peint son pays d'origine comme on peint un paysage qu'on découvre.

Avancez d'un cran sur le fleuve, jusqu'au Pont de Hampton Court, aujourd'hui à Cologne. La grande arche de pierre barre la toile et jette son ombre franche sur l'eau ridée. Sur la berge lointaine, quelques silhouettes minuscules se reposent au soleil. C'est rare chez Sisley, ces présences humaines, même réduites à rien. Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel, c'est le dialogue entre trois choses : la masse sombre du pont, le mouvement du ciel, et les mille petits éclats de lumière qui dansent sur le courant. Sisley ne raconte pas une promenade. Il construit un accord. La pierre tient le bas, le ciel respire en haut, et l'eau, entre les deux, transforme la lumière en matière tremblée.

Maintenant glissez-vous sous l'arche. Sous le pont de Hampton Court, conservée à Winterthur, est sans doute la toile la plus audacieuse du séjour. Sisley plante son chevalet très bas, presque au ras de l'eau, et laisse l'arche couper le haut du tableau comme une lame. La grande courbe sombre encadre une trouée de lumière où se devine l'autre rive. Ce cadrage tranché, ce point de vue d'en dessous, cette manière de laisser un premier plan énorme manger la scène, on les a déjà rencontrés ailleurs : dans l'estampe japonaise, qui coupe les ponts et barre les vues. Sisley, le plus classique des paysagistes du groupe, signe ici sa composition la plus moderne, sans manifeste, presque par jeu.

Revenons à la lumière du matin, avec Molesey Weir, conservée à Édimbourg. Un barrage, et devant lui l'eau qui bouillonne, blanche, fouettée, vivante. Sisley pose les touches courtes, nerveuses, pour rendre l'écume sans jamais l'alourdir. Le ciel pâle du petit matin lave toute la toile d'une clarté froide. C'est là qu'on mesure le paradoxe de l'homme. Par le sang, il est anglais ; il connaît cette lumière du Nord, ces ciels que Turner et Constable lui ont appris à Londres vingt ans plus tôt. Mais il la peint en plein-airiste français, avec la touche divisée de Monet et de Renoir, ses camarades d'atelier. Anglais en France, Français en Angleterre : nulle part tout à fait chez lui, partout devant le motif.

Il faudra attendre vingt-trois ans pour que Sisley repasse la mer. En 1897, vieillissant et sans argent, il gagne le pays de Galles. Voici La Falaise de Penarth, le soir, marée basse, au musée national de Cardiff. Le motif a changé du tout au tout : plus de fleuve docile, mais l'estuaire de la Severn qui se retire et découvre des vasières luisantes sous un ciel chargé du soir. La touche, elle aussi, a changé. Elle s'est épaissie, durcie, chargée de matière, comme dans tous ses derniers paysages du Loing. La grâce limpide de 1874 a cédé la place à quelque chose de plus rugueux, de plus âpre, accordé à cette côte battue par les vents.

Le cœur de ce séjour gallois, c'est un rocher. Storr's Rock, à Lady's Cove, dans la baie de Langland, que Sisley peint le matin face à la masse sombre dressée dans l'eau remuée. Ce sont ses seules vraies marines. Lui qui n'avait jamais peint que des eaux calmes, des reflets, des crues immobiles, affronte ici la mer ouverte, la houle, l'écume qui se brise sur la pierre. Le rocher tient le centre comme un personnage. Autour, le vent passe en touches obliques, l'eau se soulève, la lumière du matin glisse, mobile, sur les creux. C'est un Sisley qu'on ne connaissait pas, dressé devant l'élément qu'il avait toujours tenu à distance.

Et comme toujours, il y revient. Storr's Rock, le soir, au même musée de Cardiff, reprend exactement le même rocher sous une autre lumière. Le matin clair a fait place à l'or et au gris du couchant ; la mer s'est assombrie, le ciel s'est creusé. Mettez les deux toiles côte à côte et vous retrouvez le programme de toute sa vie : un seul motif, tenu, repris, fouillé d'une heure à l'autre, d'une saison à l'autre. Ce qu'il a fait avec les crues de Port-Marly, avec les neiges de Louveciennes, avec le clocher de Moret, il le refait une dernière fois face à un rocher gallois. La constance comme méthode, jusqu'au bout.

Reste la plage elle-même, dans Lady's Cove, baie de Langland. Le sable, la courbe de l'anse, la mer qui rentre, et au-dessus l'hôtel où il loge. C'est là, durant cet été 1897, que Sisley épouse enfin Eugénie, sa compagne depuis plus de trente ans, à l'hôtel de ville de Cardiff. Le geste a quelque chose de juste et de cruel : c'est en terre galloise, loin de la France qu'il a tant peinte, qu'il régularise une vie. L'homme qui se croyait rentré chez lui peint en réalité un pays étranger, sous un nom qui n'est plus le sien depuis longtemps. Deux ans plus tard, il mourra à Moret, sujet britannique, sa demande de naturalisation française refusée. La lumière de ces falaises, elle, n'a appartenu à personne. Il l'a simplement, une dernière fois, fait tenir sur la toile.

← Saison 17 · Sommaire