Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 03

Les inondations de Port-Marly (1876)

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En janvier 1876, la Seine sort de ses berges. Le village de Port-Marly, à vingt kilomètres à l'ouest de Paris, se retrouve sous les eaux pendant plusieurs semaines. Alfred Sisley, qui habite Marly-le-Roi tout près, sort peindre. Il y revient. La série qu'il rapporte compte au moins six toiles, toutes consacrées à cette même inondation, vues depuis différents points de la rive. Ce n'est pas un caprice : c'est une insistance. Sisley regarde cette catastrophe dans des lumières changeantes, sous des ciels qui varient. Pourquoi cette eau ? Qu'est-ce qu'il cherche dedans ?

Le tableau qu'on reconnaît immédiatement est au musée d'Orsay. Il montre une maison de pierre à deux étages dont le rez-de-chaussée est entièrement noyé. L'eau monte presque aux fenêtres du premier niveau. Sur la façade, une enseigne commerciale, des lettres à moitié submergées. Le ciel est pâle, presque blanc, quelques nuages se reflètent dans l'eau calme. À gauche, une barque vide. Pas d'agitation, pas de cri. Une immobilité qui ressemble à de la beauté et qui est aussi une catastrophe.

Si on regarde la surface de l'eau de près, on voit le travail de Sisley sur le reflet : des touches horizontales légèrement déformées qui reproduisent le ciel et la maison, deux mondes superposés. C'est ici que le canon lui a collé l'étiquette du plus pur des impressionnistes. Une technique propre qui ne cherche pas à impressionner. Mais ce qu'on appelle pureté, c'est souvent une façon de dire que le peintre ne dérange pas, qu'il est confortable à regarder. Il faut s'arrêter sur cette étiquette et se demander ce qu'elle cache.

L'enseigne sur la façade mérite un arrêt. Elle indique un commerce, une auberge ou un débit de boissons portant le nom d'un saint patron. Dans certaines versions de la série, ces lettres restent lisibles à mi-hauteur de l'eau. Sisley les a peintes sans en faire un symbole appuyé. Mais ce détail dit quelque chose de concret : il y a quelqu'un derrière cette enseigne. Un commerçant, peut-être une famille. Le tableau ne nous la montre pas. Elle est absente de la scène. Et cette absence est une question que la peinture pose sans y répondre.

Dans une autre toile de la série, Sisley déplace le point de vue. La barque est au premier plan, avec des silhouettes qui traversent l'eau montée. Le village est repoussé à l'arrière-plan, les toits à peine visibles. La navigation est devenue le seul moyen de circuler dans le bourg. Sisley observe avec la même sérénité formelle. Mais si on pense à ce que représente cette scène pour les habitants, on pense au déplacement forcé, au travail impossible, aux semaines sans revenus.

Port-Marly n'est pas Argenteuil et ses voiliers de plaisance. C'est un village ouvrier, avec des blanchisseries sur la rive. Les lavandières descendaient le linge au bord de la Seine depuis des générations. Ces femmes n'habitaient pas là pour le paysage. Elles y étaient parce que c'était là qu'était leur travail, leur survie. Quand l'eau monte, ce sont elles qui perdent le plus. Sisley monte sur la berge et peint la beauté de l'eau qui noie leur existence. Ce n'est pas de la malveillance. C'est un choix de regard.

Alfred Sisley est né à Paris en 1839, de parents anglais établis en France. Il est mort à Moret-sur-Loing en 1899, toujours sujet britannique, sans jamais avoir demandé la nationalité française. Pendant la guerre franco-prussienne de 1870, son père, marchand textile, a tout perdu. La famille est ruinée. Sisley peindra dans la précarité jusqu'à sa mort, contrairement à Monet ou Renoir qui connaîtront le succès. Il appartient à la bourgeoisie anglaise par la naissance, à la pauvreté par l'histoire. Il peint la France toute sa vie sans jamais en être.

En 1876, la même année que ces tableaux, Émile Zola publie L'Assommoir en feuilleton. Il décrit le quartier de la Goutte-d'Or, la misère ouvrière, l'alcool comme unique refuge. Zola regarde les mêmes années et voit quelque chose de totalement différent. Ce n'est pas une question de talent : c'est une question de position et d'intention. La peinture de plein air produit un monde où la catastrophe sociale devient motif esthétique. Ces tableaux ne sont pas mensongers. Ils choisissent ce qu'ils montrent.

Revenons au tableau du musée d'Orsay et regardons le ciel. Il occupe presque la moitié de la surface peinte, pâle, avec des masses nuageuses légères. Sisley accordait toujours au ciel un rôle structurel : c'est lui qui donne le ton lumineux de toute la toile. Dans ce tableau des inondations, ce ciel serein au-dessus du désastre produit un effet particulier. Il semble indifférent. Et cette indifférence n'est pas romantique, elle est réaliste. La nature ne répond pas à la misère des hommes. Elle continue.

Le canon a fait de Sisley le plus pur des impressionnistes parce qu'il restait dans le paysage, sans les provocations de Manet, sans les danseuses de Degas. Le paysage est le territoire le moins menaçant, le moins politique. Mais regarder les inondations de Port-Marly comme de simples études de lumière sur l'eau, c'est refuser ce qu'elles contiennent : une catastrophe sociale rendue muette par la beauté formelle, un artiste britannique peignant le pays auquel il n'appartient pas, des habitants effacés de leurs propres maisons inondées. Sisley mourra en janvier 1899, quelques mois après avoir appris que ses toiles commençaient enfin à trouver des acheteurs à bon prix. La reconnaissance est arrivée trop tard.

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