Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 02

La faillite de William Sisley (1870-1871)

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En 1866, Alfred Sisley peint une ruelle à Marlotte, aux environs de Fontainebleau. La toile est calme, bien construite, sans urgence. Un chemin de village, des arbres, une lumière dorée qui ne cherche rien. À cette époque, Sisley n'a pas besoin de vendre. Son père William, marchand de fleurs artificielles et d'articles de soie établi à Paris, finance sa vie, son atelier, ses toiles. Alfred peint parce qu'il veut peindre. C'est un luxe que peu de ses camarades peuvent se permettre.

Renoir a peint Alfred Sisley avec sa compagne Eugénie Lescouezec en 1868. Un couple élégant, bien mis, posant avec l'aisance de gens qui ne comptent pas leurs sous. Ils ne sont pas mariés — ce qui les exclut déjà d'un certain milieu bourgeois. Mais matériellement, ils vivent bien. Leur fils Pierre est né l'année précédente, leur fille Marie naîtra l'année suivante. Ce tableau de Renoir documente une aisance qui ne survivra pas à 1871.

Regardez de près la touche de Sisley dans ces années 1860. Elle est mesurée, appliquée. Pas la précipitation de quelqu'un qui court après des commandes. On sent un peintre qui prend son temps, qui peut recommencer si la composition ne lui plaît pas. C'est l'un des signes les plus discrets du privilège de classe : le temps long. Monet et Renoir venaient de milieux modestes. Ils avaient appris à peindre vite, à adapter leur production au marché. Sisley non. Pas encore.

Le canal Saint-Martin, Sisley le peint en 1870, quelques mois avant que tout ne bascule. Le canal est tranquille, les péniches amarrées, le ciel parisien gris mais stable, les berges animées d'une vie ordinaire. On ne sent aucune angoisse dans ce tableau. Paris vaque à ses occupations. William Sisley fait tourner son commerce. Alfred peint. La guerre avec la Prusse n'est pas encore déclarée. Ce tableau est une image de l'ordinaire bourgeois, juste avant la catastrophe, une sorte de calme que Sisley ne retrouvera plus jamais de la même façon.

Mais regardez ce canal de plus près. Ce n'est pas le Paris des lavandières ni des pêcheurs. C'est la ville commerçante, industrieuse. Les négoces de luxe comme celui de William dépendent de ces voies d'eau, de ces réseaux d'approvisionnement en soie et en rubans. Une guerre ferme tout cela. Un siège étouffe le commerce. Quand les Prussiens encercleront Paris en septembre 1870, c'est précisément ce monde-là qui s'effondre.

La guerre est déclarée en juillet 1870. Bazille, camarade de Gleyre et ami intime du groupe, meurt en novembre dans les combats, à vingt-huit ans. Monet et Pissarro fuient à Londres. Renoir est mobilisé dans les hussards. Sisley, lui, est anglais. Il n'est pas mobilisé. Sa nationalité britannique le met hors du conscrit, mais pas hors du siège. William Sisley regarde son commerce mourir. Les routes coupées, les clients disparus, les fournisseurs inaccessibles. La faillite s'installe lentement, puis brutalement.

William meurt en 1871, ruiné. Alfred a trente et un ans. Il se retrouve sans revenu, avec une compagne et deux jeunes enfants. Il s'installe à Louveciennes, village à l'ouest de Paris sur les hauteurs de Marly, là où Pissarro et Renoir peignent déjà les routes et les jardins. Sisley y peint aussi : les chemins, les arbres en hiver, les ciels bas. Ce sont de beaux tableaux. Mais les tableaux ont changé de statut. Il faut maintenant en vivre. La liberté qu'il avait de peindre sans contrainte disparaît avec William.

Regardez l'une des routes de Louveciennes qu'il peint en 1873. Elle est belle, lumineuse, la touche impressionniste de Sisley commence à s'affirmer pleinement. Ce qu'on ne voit pas sur la toile, c'est la correspondance parallèle : les lettres aux marchands, les demandes d'avances à Paul Durand-Ruel, les négociations qui n'aboutissent pas toujours. Sisley écrit, sollicite, attend. Sa peinture est harmonieuse, mais le marché est difficile. La beauté des routes de Louveciennes ne paie pas le loyer.

Monet, Renoir, Pissarro avaient toujours été pauvres. Ils savaient naviguer dans la précarité, négocier avec les marchands, insister auprès des collectionneurs, aller vers des gens dont ils n'étaient pas. Ils avaient appris à ça depuis l'enfance. Pour Sisley, c'est une chute brutale dans un monde dont il ne connaît pas les codes de survie. Il n'a jamais eu à vendre. Cette différence de trajectoire de classe explique en partie pourquoi il ne s'en sort jamais vraiment, jusqu'à sa mort en 1899. Ce n'est pas une question de talent. C'est une question de formation.

Sa nationalité anglaise ajoute une exclusion supplémentaire. Il ne peut pas voter. Quand il tente d'obtenir la nationalité française, il se heurte à des refus répétés. La France le voit comme étranger. L'Angleterre, où il n'a presque jamais vécu, ne le reconnaît pas davantage comme l'un des siens. Il est l'Anglais de Paris qui peint la France, sans appartenir ni à l'une ni à l'autre. Quand les critiques le qualifient de « plus pur » des impressionnistes, il y a une ironie amère dans ce mot. Ce que la pureté efface, c'est l'histoire : celle d'un homme que la faillite de son père a jeté dans une précarité dont il ne sortira plus.

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