Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 01

Né à Paris, mort anglais

Levez les yeux. Sur cette toile, les deux tiers de la surface ne sont pas la rivière, ni les arbres, ni les maisons claires de la berge : c'est le ciel. Un ciel de fin de matinée, parcouru de nuées grises et roses qui glissent, jamais uni, jamais figé. La Seine n'occupe qu'une mince bande au bas du cadre, et pourtant tout vient d'en haut. La lumière de l'eau, la couleur des toits, l'humeur de la scène entière descendent de ces nuages mobiles. Voilà le premier mot d'Alfred Sisley, dès 1873, sur cette Seine à Bougival : pour lui, le ciel n'est pas un fond qu'on pose derrière le paysage une fois le paysage fini. C'est le sujet. C'est le plan qui commande l'espace, la profondeur, l'émotion. Toute la saison se regardera comme cela, une toile après l'autre : la moitié haute travaille toujours plus que la moitié basse.

Avant ce ciel, il y a eu un apprentissage. En 1862, Sisley entre dans l'atelier du peintre Charles Gleyre, à Paris, et il y croise trois jeunes gens qui vont compter : Monet, Renoir, Bazille. Ensemble ils plantent leurs chevalets dans la forêt de Fontainebleau, à Chailly, à Marlotte. Regardez cette rue de village à Marlotte, peinte en 1866 : on est loin de la lumière vibrante qui viendra. La palette est sourde, des verts éteints, des bruns, des gris-bleus ; une femme fend du bois, seule, dans une rue déserte. C'est encore une peinture grave, héritée de Courbet et de la terre. Sisley n'a pas trouvé son ciel. Mais il a déjà ce qui ne le quittera jamais : le goût des lieux modestes, sans gloire, et l'envie de les peindre pour eux-mêmes.

Ce qui le tient debout, dans ces années-là, c'est une charpente classique. Approchez de cette allée de châtaigniers près de La Celle-Saint-Cloud, de 1865 : une trouée s'enfonce sous les arbres, et l'œil file droit vers le fond, le long d'un chemin qui creuse la toile en profondeur. Cette fuite centrale, cette manière de bâtir l'espace par une route ou une perspective lisible, Sisley la tient de Corot et du grand paysage français. Il ne l'abandonnera jamais. Même au cœur de l'impressionnisme, quand sa touche se dénouera, il y aura toujours, sous la couleur, un dessin qui construit. Cette toile-là fut d'ailleurs assez ambitieuse pour être présentée au Salon de 1868. Le jeune homme visait haut.

Et puis il y a l'Angleterre, en amont de tout. Entre 1857 et 1861, son père l'envoie à Londres apprendre le commerce. Sisley y apprend autre chose : il découvre Turner et Constable, les deux grands peintres anglais du ciel et du paysage, ceux qui ont fait du nuage et de la lumière changeante un véritable sujet. Cette leçon-là, il la ramène à Paris. Voyez cette Vue du canal Saint-Martin, de 1870, accrochée au Salon cette année-là : un canal qui fuit au centre, des péniches, et au-dessus, un large ciel parisien qui respire. L'eau et la ligne de fuite sont déjà en place. La sérénité aussi. C'est l'une des dernières toiles d'un homme encore tranquille, qui peint sans avoir besoin de vendre.

Le motif qui le résume tout entier, le voici : le Chemin de la Machine, à Louveciennes, peint en 1873. Une route rectiligne s'enfonce vers l'horizon, bordée d'arbres alignés, sous un ciel d'hiver. Le point de vue est à hauteur d'homme, jamais surplombant : on pourrait poser le pied sur cette route. Tout est calme, tout est juste. C'est l'archétype de la composition Sisley, la route qui ouvre l'espace, la mesure exacte entre le sol et le ciel. Et déjà la touche a changé depuis Marlotte : plus fine, plus posée, des petites virgules juxtaposées qui font vibrer la lumière sans jamais brouiller le dessin.

L'eau, surtout, devient sa spécialité. Devant le Pont de Villeneuve-la-Garenne, de 1872, un pont de pierre et de fonte enjambe la Seine, et la surface du fleuve, presque immobile, redouble le ciel et l'arche. La composition est d'un équilibre tranquille, la perspective nette, la lumière claire. Personne dans le groupe ne peindra l'eau avec cette patience-là : ni les reflets, ni le calme d'une rivière de banlieue un jour ordinaire. Sisley n'a pas besoin d'un événement. Une berge, un pont, un ciel : cela lui suffit pour faire un tableau entier.

Approchez encore, cette fois du Boulevard Héloïse, à Argenteuil, peint la même année. La rue est traitée par petites touches d'abricot, de gris clair, de rouille et de vert olive, qui se fondent à distance en une chaussée humide sous la brume. Cherchez le noir : il n'y en a pas. Les ombres sont colorées, bleutées, lilas. Un cheval blanc tire une charrette, des passants se devinent en taches floues. C'est le métier impressionniste tout entier dans une scène de rien : la couleur d'abord, l'atmosphère d'une heure précise, et le refus du noir académique. Sisley cherche moins l'éclat que la justesse, l'accord exact de la lumière d'un jour gris.

Tout cela, c'est la France. La forêt de Fontainebleau, le canal Saint-Martin, les berges de la Seine, les villages de l'Ouest parisien. Regardez cette passerelle d'Argenteuil, de 1872, un frêle pont de bois jeté sur le fleuve, motif sans prestige, qu'il peint avec la tendresse d'un homme du pays. Or l'homme qui peint ces lieux français n'est pas, aux yeux de l'état civil, un Français. Né à Paris en 1839, mais de parents britanniques installés là pour le commerce, Sisley restera sujet britannique toute sa vie. Il aimera ce pays de chaque toile et n'en obtiendra jamais ni la nationalité, ni vraiment le marché. C'est l'énigme de la saison, et elle se voit déjà, en creux : un regard d'enraciné sur une terre qui ne le reconnaîtra pas comme sien.

Revenons une dernière fois au ciel, puisque c'est par lui que tout commence chez Sisley. En 1869, depuis la fenêtre de son appartement parisien de la Cité des Fleurs, aux Batignolles, il peint une vue de Montmartre : un terrain vague où l'on vient de planter des arbres, un chemin, des promeneurs minuscules, le moulin sur la butte au loin, et par-dessus, immense, ce ciel pâle qui occupe presque toute la toile. C'est l'un des tout premiers Montmartre peints par un impressionniste, et c'est un homme heureux qui le peint, devant la ville où il est né, sans souci d'argent. Retenez cette toile, et retenez la tension qu'elle ignore encore : un peintre français de cœur, anglais de papiers, insouciant. Car cette insouciance touche à sa fin. En 1870, la guerre va ruiner son père, et le rentier tranquille va devenir un peintre qui doit vendre. C'est par là que reprend la saison.

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