Saison 17 · Alfred Sisley : peindre sans appartenir · Épisode 01
Alfred Sisley naît à Paris le 30 octobre 1839. Ses parents sont anglais, commerçants, installés en France depuis quelques années pour les affaires. La ville où il ouvre les yeux n'est pas vraiment la sienne au sens juridique, et pourtant c'est la seule qu'il connaît. Il grandira ici, apprendra ici, peindra ici presque toute sa vie. Ce tableau de 1870, la Vue du canal Saint-Martin, est l'un de ses premiers portraits de Paris, un Paris que l'on sent regardé par quelqu'un qui se tient légèrement en dehors. L'eau est là, tranquille, les berges sont précises, les façades s'alignent comme pour une visite officielle. Mais le peintre observe sans s'imposer.
Quelques années plus tôt, vers 1857, ses parents l'avaient envoyé à Londres pour y apprendre le commerce. Il y reste quatre ans, revient, et décide que ce sera la peinture. Il entre dans l'atelier de Charles Gleyre, un peintre suisse, académique mais ouvert aux jeunes. C'est là qu'il croise Frédéric Bazille, Auguste Renoir, Claude Monet. Ce portrait que Renoir fait de Sisley et de sa compagne Eugénie Lescouezec en 1868 dit tout de la période. Deux jeunes gens élégants, lui en manteau sombre, elle appuyée contre lui. Il y a de l'aisance dans cette image, presque de la désinvolture. La famille Sisley est encore prospère. Le père fait des affaires. Rien ne semble devoir s'arrêter.
Puis la guerre éclate en 1870. Les Prussiens encerclent Paris. La fortune paternelle disparaît dans la débâcle. Le père perd tout et meurt peu après. D'un seul coup, Sisley passe d'une existence confortable à une précarité qu'il ne quittera plus jamais. Ce pont de Villeneuve-la-Garenne, peint en 1872, montre quelque chose de ce nouveau rapport au monde. Le ciel est vaste, l'eau reflète tout. L'architecture est là, banale, quotidienne, un pont sur la Seine parmi d'autres. Mais il y a dans ce regard quelque chose de méthodique, d'attentif, d'humble presque. Sisley ne cherche pas le spectaculaire. Il cherche ce qui reste quand le décor d'une vie s'effondre.
La série sur l'inondation de Port-Marly, en 1876, est celle qui finit par l'imposer dans l'histoire de l'impressionnisme. La Seine a débordé. Les maisons ont les pieds dans l'eau. L'auberge Saint-Nicolas se retrouve transformée en île. Sisley peint la scène comme si c'était beau, et c'est là que quelque chose se déplace. Car il ne cache pas la catastrophe. Il la regarde en face. Il peint l'eau qui monte, les reflets qui déforment les façades, la lumière qui ne se soucie de rien. Ce que la nature inonde, elle l'indemnise en lumière.
Si l'on s'approche de la surface de ces toiles, on voit que Sisley travaille par touches courtes, parfois parallèles, parfois éparpillées selon ce que la matière exige. L'eau n'est pas bleue, elle est grise, rose, ocre, elle reprend tout ce que le ciel et les bâtiments lui confient. Il y a dans cette technique une attention au moment précis, à l'heure, au vent, à la saison. Et il y a aussi, à sa façon, une méthode de survie. Pendant que ses amis Monet et Renoir commencent à trouver des collectionneurs, Sisley reste le moins vendu, le moins célébré du groupe. Il peint avec la même rigueur, sans se plaindre dans ses lettres, sans modifier sa manière pour plaire.
En 1874, le baryton Jean-Baptiste Faure, qui est aussi un collectionneur important, prend en charge un voyage en Angleterre pour Sisley. C'est la seule fois dans sa vie adulte qu'il retourne dans le pays de ses parents. Il peint l'Angleterre comme un impressionniste français, c'est-à-dire avec une lumière et une touche qui n'ont rien de britannique. Ces régates à Molesey, sur la Tamise, sont lumineuses, denses en fanions et en blanc. On sent la fête, le soleil d'été sur le fleuve. Mais Sisley est là comme un invité. Il regarde les Anglais vivre leur dimanche. Il est anglais de papier, français de regard.
Les années suivantes sont celles d'une longue errance à travers les villages de l'Île-de-France. Louveciennes, Marly-le-Roi, Sèvres, Bougival. Il loue des maisons de moins en moins chères, au gré de ce qu'il peut se permettre. La neige revient souvent dans ses tableaux de cette période, et ce n'est pas un choix esthétique anodin. La neige efface les propriétés, les clôtures, les frontières. Elle pose sur tout la même couche blanche. Pour un homme sans terre qui peint la terre des autres, c'est peut-être la seule façon de se sentir chez soi quelque part.
Il s'installe finalement à Moret-sur-Loing au début des années 1880, et n'en bougera plus. C'est là qu'il peint la façade de l'église paroissiale, encore et encore, à des heures différentes, sous des lumières différentes, comme Monet peindra plus tard sa cathédrale de Rouen. Mais là où Monet cherche la dissolution de la pierre dans la lumière, Sisley semble chercher autre chose. L'église est solide, locale, enracinée depuis des siècles dans ce bourg. Le peintre devant elle est un étranger qui revient toujours au même endroit, comme pour comprendre ce que ça veut dire d'appartenir à un lieu.
En 1898, il fait une demande de naturalisation française. Il vit en France depuis toujours, il a passé sa vie à peindre ce pays, ses rivières, ses ciels, ses villages de province. La demande est refusée. Il mourra le 29 janvier 1899 à Moret-sur-Loing, d'un cancer, citoyen britannique. Ses amis Monet, Pissarro et Renoir organiseront une vente pour aider sa famille dans le besoin. Après sa mort, ses prix montent. Le canon impressionniste lui réserve une place honorable, le plus pur, le plus constant, le plus fidèle au paysage. Ce canon ne mentionne pas qu'il est mort sans patrie reconnue, dans le pays qu'il avait pourtant dessiné centimètre par centimètre.