Saison 16 · Double journée : Armand Guillaumin, coloriste des faubourgs (1841-1927) · Épisode 07
En février 1886, Vincent van Gogh arrive à Paris avec dans les bagages une peinture encore lourde de noirs hollandais. "Les mangeurs de pommes de terre", peints l'année précédente à Nuenen, résument tout ce qu'il sait faire : des corps dans l'ombre, de la terre sous les ongles, un éclairage à la bougie qui noircit les visages et les murs. C'est une peinture du manque, de la pesanteur. Ce que Vincent ne sait pas encore, c'est que deux années à Paris vont lui faire une palette entièrement nouvelle. Et que le nom de celui qui l'y aide le plus n'est pas Monet, ni Renoir. C'est Armand Guillaumin, l'homme qui peint les faubourgs le dimanche parce que la semaine, il travaille.
Regardons ce que Guillaumin avait construit bien avant l'arrivée de Van Gogh. "Soleil couchant à Ivry", peint au début des années 1870, frappe dès le premier regard. Le ciel est orange vif, presque agressif. Des cheminées d'usine découpent ce ciel en silhouettes noires. La Seine en bas réfléchit la lumière en touches cuivrées. Il n'y a pas de douceur ici, pas de brume, pas de ce flou rassurant qu'on associe à l'impressionnisme des villégiatures. Guillaumin pose sa couleur comme on plante un drapeau dans un territoire qui n'appartient pas aux peintres habituels.
Ivry. Il faut dire ce mot lentement et comprendre ce qu'il signifie en 1870. Ce n'est pas la campagne idyllique des impressionnistes qui descendent à Argenteuil ou à Bougival en bateau de plaisance. Ivry-sur-Seine, c'est une banlieue ouvrière. Des tanneries, des usines à gaz, des entrepôts, des hommes et des femmes qui n'ont pas de peintre. Guillaumin n'est pas un bourgeois en villégiature qui choisit la rusticité comme motif pittoresque : il habite ce monde-là, il en connaît les rythmes, les ciels particuliers que fait la fumée mélangée à la lumière de fin d'après-midi sur l'eau.
Et Guillaumin travaille. Pas comme peintre au sens officiel du terme — comme employé. Des années durant, il passe ses journées au service de l'administration parisienne pour toucher un salaire et ne pas mourir de faim. Il peint le soir, le dimanche, pendant les congés. C'est la double journée. Quand Monet se plaint de ses difficultés financières tout en recevant des mécènes, Guillaumin signait des formulaires le matin. Cette contrainte n'est pas une anecdote : elle explique pourquoi il peint vite, directement, sans repentirs longs. Il n'a pas le temps des préparations savantes ni des séances interminables sur le motif.
Ce qui va intéresser Van Gogh dans la palette de Guillaumin, c'est d'abord le système des complémentaires, mais poussé bien plus loin que ce que faisaient les autres. Orange contre bleu. Rouge contre vert. Violet contre jaune. Regardez le détail de ce "Soleil couchant à Ivry" : là où le ciel orange rencontre le bleu de l'eau, il n'y a pas de transition douce, pas de mélange optique progressif. Les deux couleurs se percutent bord à bord. Guillaumin ne cherche pas l'harmonie ; il cherche la vibration, la tension entre des forces opposées qui font vivre la surface du tableau. C'est cela que Van Gogh va retenir — non pas la méthode pointilliste de Seurat ni la rigueur théorique de Signac, mais cette violence chromatique directe.
Pendant les deux années parisiennes, Van Gogh absorbe Guillaumin comme une éponge. On voit la transformation se produire tableau après tableau. Prenez "Le Restaurant de la Sirène à Asnières", peint en 1887 : les murs jaunes, les persiennes vertes, le ciel bleu vif — ce sont les complémentaires de Guillaumin organisées en architecture colorée, réparties sur les plans d'une façade ordinaire. Van Gogh n'imite pas, il digère. Il prend le principe et le réorganise selon ses propres obsessions. Mais la source est reconnaissable pour quiconque connaît les bords de Seine d'Ivry.
Ils peignent tous deux la Seine, et la comparaison est éclairante. Regardez la "Seine au pont de la Grande Jatte" de Van Gogh, 1887. Les touches sont courtes, nerveuses, directionnelles — Van Gogh a intégré quelque chose du pointillisme en même temps que la palette de Guillaumin. Mais l'orange de l'eau, ce reflet brûlant sur la surface du fleuve, c'est du Guillaumin pur. C'est la lumière d'Ivry transportée à quelques kilomètres en amont, sur les bords moins industriels mais non moins réels du fleuve.
En février 1888, Van Gogh quitte Paris pour Arles. Il emporte dans sa tête, et dans ses tubes, la palette de Guillaumin. "La Nuit étoilée sur le Rhône", peinte cette même année, en est peut-être la démonstration la plus évidente : le bleu profond du ciel et de l'eau contre les reflets orange et jaunes des lumières de la ville qui tremblent sur le fleuve. La complémentaire orange-bleu, système que Guillaumin avait construit à Ivry face aux cheminées, Van Gogh la retourne vers le ciel et en fait une cosmologie.
La différence entre les deux hommes est là, précisément. Guillaumin ancre sa couleur dans la matière, dans le sol, dans le quai de pierre, dans la Marne en hiver sous un ciel bas. La vibration chromatique chez lui reste liée à une géographie concrète : ce fleuve, ces berges, ce coucher de soleil particulier sur ce bout de territoire ouvrier. Van Gogh prend le même système et le détache de tout ancrage. La couleur devient psychique, intérieure, presque hallucinatoire. Guillaumin peint le monde tel qu'il le voit ; Van Gogh peint le monde tel qu'il le ressent.
En 1891, trois ans après le départ de Van Gogh pour le Midi, Guillaumin gagne cent mille francs à la loterie de l'Union syndicale des peintres. Il quitte enfin son emploi. Il a cinquante ans. La double journée s'arrête. Il peut peindre à temps plein, et il le fera pendant encore trente-six ans, jusqu'à ses quatre-vingt-six ans, explorant la Creuse, l'Auvergne, la Méditerranée. Ces paysages de la Creuse en automne, avec leurs roux et leurs ocres contre le bleu du ciel, montrent que Guillaumin a toujours su ce qu'il faisait. Van Gogh, lui, est mort un an avant, à trente-sept ans. Ce que l'un a donné à l'autre, on ne le mesure pas en dates ni en cotes de vente. On le mesure dans cette tension orange-bleu qui traverse les deux œuvres comme un courant électrique né à Ivry.