Saison 16 · Double journée : Armand Guillaumin, coloriste des faubourgs (1841-1927) · Épisode 05

Le billet de loterie — 1891

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En 1891, Armand Guillaumin a cinquante ans. Depuis trente ans, il peint — et depuis presque aussi longtemps, il travaille. Employé à l'administration, il gagne sa vie comme beaucoup de ses contemporains : en échangeant son temps contre un salaire. Ses collègues impressionnistes naviguent dans un tout autre registre. Monet vend, emprunte, séduit des collectionneurs. Renoir pose ses modèles dans des jardins ensoleillés. Pissarro se bat financièrement mais n'a jamais eu à pointer. Guillaumin, lui, pointe. C'est à partir de ce fait très simple — un artiste-salarié dans un mouvement bourgeois — que l'on va regarder l'année 1891 et ce qu'elle rompt.

Regardons un tableau de la fin des années 1860, "Soleil couchant à Ivry". Des bâtiments industriels baignés dans une lumière orange et rose, violente, presque chimique. Des cheminées d'usines se découpent sur un ciel qui brûle. Ce n'est pas une carte postale. C'est la géographie d'un salarié : Ivry est à portée de tramway depuis Paris, accessible après le bureau. Guillaumin peint ce qu'il peut atteindre le soir ou le dimanche. Il a choisi ses sujets dans les interstices du temps disponible. La beauté qu'il en tire est réelle. Mais elle ne doit pas masquer la contrainte qui la produit.

Comparez ce tableau avec ce que Monet produit à la même époque. En 1891, Monet expose sa série des Meules à la galerie Durand-Ruel — une quarantaine de toiles de la même meule de foin vue sous des lumières différentes, vendues en quelques jours, triomphe critique et commercial. Ces meules supposent une disponibilité totale : des mois sur le motif, la liberté de revenir chaque matin à la même heure, d'attendre la brume, d'installer son chevalet dans la neige. Ce genre de série se fait avec du temps libre. Guillaumin n'a pas ce temps-là. Il peint dans les marges.

En 1891, tout bascule. Guillaumin gagne à la loterie nationale. Le montant exact varie selon les sources, mais il s'agit d'une somme suffisante pour mettre fin à sa dépendance salariale. Ce que ni le marché de l'art, ni les mécènes, ni la reconnaissance critique n'avaient réussi à lui donner, le hasard le lui accorde d'un coup. C'est un événement qui mérite d'être regardé dans toute sa brutalité symbolique : dans un mouvement qui se raconte comme l'histoire du talent et de la liberté, il aura fallu un tirage au sort pour qu'un peintre issu du monde du travail accède aux mêmes conditions de création que ses pairs.

Il quitte son poste. Pour la première fois depuis des décennies, il est libre de ses journées. Ce que cela change immédiatement, c'est la géographie. Il peut voyager. Il peut s'arrêter. Il peut peindre le matin, revenir l'après-midi, attendre une lumière particulière. Les conditions mêmes de la pratique impressionniste — que ses collègues tenaient pour acquises — lui deviennent enfin accessibles. On mesure à quel point peindre sur le motif supposait un corps disponible, non engagé ailleurs. Un corps de loisir, pas un corps de salarié.

L'une des grandes destinations de Guillaumin libéré est la vallée de la Creuse, dans le Massif Central. Il y revient régulièrement au fil des années suivantes. Les gorges de la rivière, les ruines de Crozant au-dessus de l'eau, les affleurements rocheux baignés de lumière rasante — voilà des motifs que l'on ne choisit pas à la sauvette entre deux trains de banlieue. Ses paysages de la Creuse montrent un peintre qui a du temps. Il peut attendre que le ciel soit exactement celui qu'il veut. C'est une liberté qui se lit dans la peinture elle-même : moins urgente, plus construite, plus souveraine dans ses choix.

Regardons la palette. Les tableaux de Guillaumin après 1891 sont souvent notés pour leur intensité chromatique, parfois leur violence. Des oranges acides, des violets profonds, des verts qui débordent de la vraisemblance — une couleur qui ne s'excuse plus d'elle-même. Est-ce simplement l'évolution naturelle d'un artiste vieillissant ? Peut-être. Mais il est tentant de lire dans cette radicalisation quelque chose de plus immédiat : le relâchement d'une contrainte. Quelqu'un qui n'a plus à ménager son temps, qui peut aller jusqu'au bout de ce qu'il voit. La couleur comme exercice concret de la liberté récupérée.

L'histoire de ce billet de loterie permet de poser une question que l'on évite généralement dans les musées. Qui avait les conditions matérielles pour pratiquer l'impressionnisme dans ses formes les plus développées ? Berthe Morisot naît dans une famille bourgeoise, sa mère est petite-fille du peintre Fragonard. Gustave Caillebotte est fils d'un riche fabricant de draps militaires. Mary Cassatt vit de revenus familiaux américains. La liberté que le mouvement met en scène — peindre le plein air, l'instant, la lumière changeante — est une liberté de classe avant d'être une liberté esthétique. Guillaumin en est la démonstration par l'exception.

Dans le groupe impressionniste, Guillaumin a toujours occupé une position singulière. Il expose aux huit expositions du groupe, il est l'ami de Cézanne depuis les années 1860, il compte Pissarro parmi ses proches. Mais il n'est pas au centre des récits. Les monographies sont moins nombreuses, les rétrospectives plus rares. On a souvent expliqué cela par des questions stylistiques — une couleur trop forte, un dessin parfois tendu. Mais une autre explication est disponible : Guillaumin n'a pas eu les décennies de production continue que donnent le temps libre et l'argent. Sa carrière à plein régime commence à cinquante ans. Les autres ont trente ans d'avance.

Le billet de loterie de 1891 n'est pas une anecdote pittoresque dans la biographie d'un peintre de talent. C'est un révélateur structurel. Il montre que l'accès à la création artistique, même dans un mouvement qui se voulait affranchi des académies, obéissait à des conditions matérielles très précises — argent de famille, mécène, ventes suffisantes, ou, pour Guillaumin, un coup de chance. Les quais d'Ivry baignés de lumière orange qu'il peignait après le bureau sont aussi beaux que les jardins de Giverny. Ils ont simplement coûté beaucoup plus cher à produire.

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