Saison 16 · Double journée : Armand Guillaumin, coloriste des faubourgs (1841-1927) · Épisode 03
Regardez ce tableau. Ce que vous voyez d'abord, c'est le ciel. Un ciel qui brûle. De l'orange, du rouge, du jaune, des tons qui débordent sur l'eau, qui incendient toute la toile. Et puis, dans ce ciel en flammes, des silhouettes sombres : des cheminées d'usine. Pas des clochers. Pas des moulins. Des cheminées. Armand Guillaumin a peint Ivry-sur-Seine en 1873, et il n'a rien embelli, rien dissimulé : il a peint ce qu'il voyait réellement depuis les rives de la Seine.
Ivry, en 1873, ce n'est pas Argenteuil avec ses régates et ses voiliers. Ce n'est pas Giverny et ses jardins. C'est une commune ouvrière, à quelques kilomètres au sud-est de Paris, où se concentrent tanneries, usines chimiques, ateliers de toutes sortes. Le fleuve y est un outil de travail, pas un décor de vacances bourgeoises. Les gens qui vivent ici ne partent pas en villégiature l'été. Ils travaillent, dans les usines dont Guillaumin peint les cheminées.
Posez les yeux sur ces cheminées, justement. Elles sont droites, noires, massives, plantées dans le paysage comme des affirmations. Guillaumin ne les romantise pas, il ne les fait pas disparaître dans une brume flatteuse à la manière dont certains peintres fondent les détails gênants dans l'atmosphère. Elles sont là, présentes, réelles. C'est un choix politique autant qu'esthétique : décider que ce paysage-là mérite d'être peint.
Et pourtant ce ciel. Le paradoxe de ce tableau, c'est que la beauté est absolument là, dans cet embrasement du soir qui se reflète dans la Seine. Guillaumin est un coloriste d'une intensité rare. Il ne cherche pas l'harmonie douce, la lumière filtrée. Il cherche l'éclat. Ces oranges tirent sur le vermillon. Ces jaunes sont presque agressifs. Le coucher de soleil sur les usines d'Ivry devient, sous son pinceau, une vision qui n'a rien à envier aux ciels les plus dramatiques de Turner.
Regardez maintenant comment l'eau reprend ce feu. La Seine à Ivry n'est pas un miroir tranquille. Elle est traversée de reflets qui bougent, cassés par le courant, fragmentés par le vent. Guillaumin travaille ces ondulations avec des touches rapides, des virgules de couleur posées les unes contre les autres. La technique impressionniste est pleinement là : pas de contours nets, pas de dessin académique, mais une vibration de la lumière construite par l'accumulation des coups de pinceau.
Mais qui peint ce tableau, et dans quelles conditions ? C'est là que le sens profond de cette saison s'ouvre. Armand Guillaumin, en 1873, n'est pas un peintre à plein temps. Il est employé de l'administration parisienne. Il travaille la journée. Il peint le soir, le dimanche, pendant ses congés. Ce coucher de soleil qu'il capture, il l'a peut-être regardé en rentrant de son bureau, le long de la Seine, et sorti ses pinceaux au moment où la lumière déclinait.
Parmi tous les impressionnistes, Guillaumin est le seul à avoir exercé un emploi salarié stable pendant l'essentiel de cette période. Les autres vivent de la vente, de commandes, de soutiens familiaux, même quand ils s'y épuisent. Lui doit se lever le matin pour aller travailler. La peinture est ce qu'il fait avec le temps qui lui reste. Cette contrainte n'est pas un détail biographique anodin : elle explique ses sujets, ses horaires, les endroits qu'il choisit.
Pourquoi Ivry plutôt que les bords de mer ou les forêts de Fontainebleau ? Parce qu'Ivry est accessible. Parce qu'Ivry est là, à portée depuis son quartier. Et parce que, peut-être, Guillaumin regarde ce paysage industriel avec des yeux différents de ceux d'un peintre rentier : il y voit quelque chose de familier, de non-composé pour le plaisir des classes aisées. Quelque chose de vrai.
Ce tableau date de 1873, deux ans après la Commune de Paris. La répression a été sanglante. Ivry est un faubourg ouvrier qui a vécu ces événements de près. La peinture ne parle pas directement de la Commune, bien sûr, mais le choix de ce territoire, de ces usines, de ces silhouettes de cheminées plantées dans le ciel, s'inscrit dans un contexte social qu'on ne peut pas ignorer. On ne regarde pas un paysage industriel de 1873 comme on regarde un jardin de campagne.
Guillaumin expose à la première exposition impressionniste en 1874, aux côtés de Monet, Degas, Berthe Morisot, Pissarro, Cézanne. Il est des leurs, reconnu par eux. Cézanne l'estimait profondément, et ils ont souvent peint ensemble. Pourtant l'histoire de l'art l'a placé à l'arrière-plan. Non par manque de talent, mais par manque de visibilité : il vend peu, n'a pas de marchand influent, expose de façon irrégulière. Et il continue son emploi.
Ce coucher de soleil à Ivry est une réponse silencieuse à toute une conception de ce qu'est la peinture. Il dit que la beauté n'a pas besoin d'un jardin à la française ni d'un bord de mer breton. Elle peut surgir d'un ciel de novembre au-dessus des cheminées d'une commune ouvrière. Elle peut appartenir à quelqu'un qui travaille pour vivre, qui ne peint pas à temps plein, qui rentre chez lui le soir et regarde le fleuve rougir. Armand Guillaumin n'attendait pas les vacances pour voir le monde.