Saison 15 · Bazille : ce que le capital rend possible, ce que la guerre efface · Épisode 07

Les Zouaves, l'Algérie et la mort (novembre 1870)

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En novembre 1870, dans les champs boueux de Beaune-la-Rolande, une balle prussienne tue un peintre de vingt-huit ans. Son nom est Frédéric Bazille. Quelques mois plus tôt, il avait achevé une grande toile, La Toilette, une scène de femme nue assistée d'une servante, lumineuse, construite, pleine de promesses. Cette peinture est aujourd'hui au musée Fabre de Montpellier. Le peintre, lui, n'a jamais quitté novembre 1870. Pour comprendre ce que cette mort signifie, il faut d'abord regarder le régiment dans lequel Bazille est mort, et interroger l'histoire que ce régiment porte dans son nom.

Troisième Régiment de Zouaves. Le mot vient de là-bas, d'Algérie. Les Zwawa, ou Iflissen, sont un peuple berbère de Kabylie. Quand la France envahit l'Algérie en 1830, elle recrute d'abord des hommes de ces tribus pour former des unités auxiliaires. Elle leur donne un uniforme de spectacle, une silhouette orientalisée, une identité militaire fabriquée pour émerveiller Paris. Delacroix avait visité le Maroc et Alger en 1832. Son tableau Femmes d'Alger dans leur appartement, peint deux ans après la conquête, montre des femmes dans un intérieur. Ce tableau ne les représente pas : il les constitue en objet du regard colonial. C'est cela, le régime visuel dans lequel le mot Zouave circule en France depuis 1830.

La conquête de l'Algérie n'est pas un épisode. C'est quarante ans de guerre, de massacres, de destruction de populations, d'expropriation de terres. En 1845, Horace Vernet peint La Prise de la smalah d'Abd el-Kader pour Louis-Philippe. La toile fait vingt et un mètres de long. Elle montre la victoire française sur le camp mobile du chef de la résistance algérienne comme un tableau d'apothéose. La violence est là, immense, mais recouverte par la lumière, la composition, la gloire. Les régiments de Zouaves avaient été forgés dans ce type de guerre. En 1870, quand la France mobilise ces régiments contre la Prusse, elle mobilise aussi une culture militaire née de la colonisation.

Bazille, lui, n'est pas né dans cette violence. Il est né dans une famille protestante bourgeoise de Montpellier, propriétaires terriens, cultivés, à l'aise. Sa toile Réunion de famille, peinte en 1867, montre tout cela clairement : une terrasse ombragée, une grande famille réunie, les hommes en costume sombre, les femmes en robes claires, un air de digestion tranquille du monde. C'est le monde dans lequel Bazille a grandi. C'est un monde que beaucoup de ses futurs camarades de régiment n'ont jamais connu.

En août 1870, Bazille s'engage volontairement dans les Zouaves. Il aurait pu ne pas le faire. Sa famille est là, ses amis sont là, son atelier est là. Quelques mois avant sa mort, il a peint L'Atelier de la rue de la Condamine. On y voit un espace de travail, de conversation, de création collective. Manet, Renoir, Monet, Zola passent dans cette toile. Bazille lui-même y figure, grand, tenant une palette, sa silhouette ajoutée par la main de Manet. C'est Paris bohème mais bourgeois. C'est le monde qu'il quitte en s'engageant.

Regarder son autoportrait de 1865. Un homme jeune, une tête bien campée, un regard direct. Ce n'est pas la pose du héros romantique. C'est un regard de peintre qui sait ce qu'il fait. À vingt-quatre ans, Bazille a déjà une façon singulière de traiter la lumière, les corps, l'espace. Il a étudié la médecine à la demande de son père, et la peinture par nécessité interne. Son corps est le corps d'un homme qui travaille, qui regarde, qui pense. C'est ce corps que la guerre va arrêter.

Les photographies du temps montrent les régiments de Zouaves en 1870 : des hommes serrés, uniformes chamarrés, visages que personne n'a peints. Ce sont des fils d'ouvriers, d'artisans, de paysans, mobilisés sans avoir eu le choix que Bazille a eu. Leurs noms ne figurent sur aucune toile. Après la défaite, personne ne réunit leurs amis peintres pour parler de leur vie interrompue. La mort de Bazille sera pleurée par Manet, Monet, Renoir. Elle sera commémorée. Leurs morts, non.

Le 28 novembre 1870, la bataille de Beaune-la-Rolande. L'armée de la Loire tente de percer l'encerclement prussien. Les Zouaves chargent. Alphonse de Neuville peint ces batailles quelques années après les faits. Son tableau L'Attaque du Bourget, de 1878, montre ce que ces combats signifiaient : du bâti en ruines, des soldats à terre, une confusion de corps et de fumée. La guerre franco-prussienne est la première guerre moderne que la France perd sur son propre sol. Bazille est tué dans cette charge. Son capitaine confirme sa mort.

L'année précédente, Bazille avait peint Scène d'été. Des jeunes hommes se baignent au bord du Lez, près de Montpellier. Les corps sont là, libres, lumineux, dans une clarté méridionale qui fait presque mal à regarder. C'est une peinture qui affirme que les corps jeunes méritent d'être regardés avec attention, sans morale extérieure. Bazille avait vingt-huit ans quand il peignait ça. Il avait vingt-huit ans quand il est mort. Cette toile montre ce qui restait à venir, des décennies de peinture que novembre 1870 a effacées.

Renoir avait peint son ami en 1867. Bazille est assis, absorbé dans une toile, concentré. C'est un portrait d'attention tranquille. La mort au combat d'un peintre bourgeois reçoit un nom, des rétrospectives, des commémorations. La mort des soldats sans capital culturel ne reçoit rien. Ce n'est pas diminuer Bazille : il mérite d'être regardé, lu, compris pour ce qu'il apportait. Mais la question reste posée : quelles morts sont pleurées, quelles morts sont effacées, et qui en décide ? En novembre 1870, dans les champs de Beaune-la-Rolande, ils sont morts ensemble, dans le même régiment né de la colonisation algérienne. Le souvenir n'a pas été le même pour tous.

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