Saison 15 · Bazille : ce que le capital rend possible, ce que la guerre efface · Épisode 07

Les Zouaves, l'Algérie et la mort

Un grand ciel sec, des remparts couleur de miel, et trois cavaliers si petits qu'on les chercherait presque. Voici Aigues-Mortes, peint en 1867 : les murailles médiévales de la cité fortifiée, posées au bord de l'étang, sous une lumière du Sud qui ne tremble pas. Regardez comme la figure humaine y a déjà reculé. Dans la Réunion de famille de la même année, onze visages nous fixaient ; ici, l'homme n'est plus qu'une virgule au pied de la pierre. Bazille glisse vers le paysage. Le motif qui le tient, ce n'est plus le groupe ni le portrait, c'est l'air chaud, le mur clair, la grande étendue immobile. On le voit virer de bord, doucement, vers autre chose.

Trois ans plus tard, ce virage est accompli. Le Paysage au bord du Lez, conservé aujourd'hui à Minneapolis, est sa dernière toile achevée, peinte au printemps 1870. Une rivière paresseuse, une berge d'herbe rase, des arbres en fond, et par-dessus tout le plein soleil sec du Languedoc. Approchez de la matière : la touche s'est allégée. Là où la Réunion de famille construisait chaque feuille, chaque pli, ici le pinceau effleure, pose des plages de vert et d'ocre clair, laisse respirer la toile. Presque aucune figure. C'est un peintre qui se déleste, qui abandonne le grand portrait laborieux pour la pure lumière sur les choses. Un Bazille nouveau s'ouvrait là, plus libre, plus proche de Monet. Cette toile-là est une porte qui s'entrouvre.

Pour mesurer le chemin parcouru, revenez deux ans en arrière, à la Vue de village de 1868, au musée Fabre. Une jeune fille en robe claire est assise à l'ombre d'un arbre, au premier plan, nette, dessinée ; derrière elle, le village de Castelnau baigne dans la lumière. Berthe Morisot avait admiré cette toile au Salon. Mais voyez la composition : la figure occupe encore tout l'avant, le paysage n'est qu'un fond lointain. En deux ans, le rapport s'inverse. La figure s'efface, le paysage avance et prend toute la place. Le bord du Lez est le terme de ce mouvement. Bazille marchait vers le paysage pur, et il y arrivait juste.

Et le monde, autour de cette peinture, tenait encore debout. Cette même année 1870, il avait peint l'Atelier de la rue La Condamine, aujourd'hui à Orsay. La grande baie vitrée, l'escalier, les toiles accrochées au mur, et ses amis rassemblés : Renoir, Zola, Edmond Maître au piano, lui-même au centre, la palette à la main. C'est le portrait d'une bande, d'une jeunesse de peintres qui s'inventaient ensemble. Tout y respire la durée, le projet, le lendemain. Personne, dans cette pièce lumineuse, ne sait que dans quelques mois la guerre va disperser le groupe et vider l'une des places.

Car derrière ces toiles claires, il y a une terrasse et un nom. La Réunion de famille montrait les Bazille au domaine de Méric, sur la propriété viticole qui faisait la fortune et la liberté du peintre. C'est contre l'avis de cette famille protestante et prudente que, en août 1870, après la déclaration de guerre à la Prusse, Frédéric Bazille s'engage. Il a vingt-huit ans, il n'y était pas obligé, il n'avait rien à prouver. Mais il signe.

Regardez son visage, dans l'Autoportrait de l'Art Institute de Chicago, peint vers 1865 : un jeune homme sorti de la pénombre, les pinceaux en main, le regard franc tourné vers nous. C'est cet homme-là qui choisit l'uniforme. Et pas n'importe lequel : il s'inscrit au troisième régiment de zouaves, ce corps d'infanterie né en Algérie au début de la conquête française, dans les années 1830, et qui en avait gardé l'uniforme oriental, la veste brodée, le large pantalon bouffant. Le nom même qui va l'emporter vient de l'empire, de cette colonisation lointaine dont la métropole ne voyait, le plus souvent, que le costume. Il part vers le front de la Loire.

Pendant ce temps séchaient encore, dans l'atelier, les dernières toiles. La Jeune femme aux pivoines, peinte ce printemps-là, aujourd'hui à Washington : une femme noire présente un bouquet de pivoines roses et nous regarde droit dans les yeux. Une peinture vivante, tournée vers l'avenir d'un peintre qui cherchait encore. Le 28 novembre 1870, près de Beaune-la-Rolande, lors d'un assaut, Bazille traverse un ruisseau sous le feu. Deux balles l'atteignent. Il meurt sur le terrain, à vingt-huit ans. La veille, il avait été nommé sergent-major. Sa dépouille sera ramenée à Montpellier par son père, en train, des semaines plus tard.

Ce qu'il laisse tient en une soixantaine de toiles. C'est peu. La Scène d'été de 1869, à Harvard, avec ses huit baigneurs au bord du Lez, donne la mesure de cette ambition interrompue : un peintre qui pensait grand, en format de Salon, qui posait des corps entiers dans la lumière. Devant le bord du Lez, la touche venait de s'alléger, la figure venait de céder au paysage. On ne saura jamais ce que cette main aurait fait des dix années suivantes, celles où Monet invente ses séries, où Renoir peint ses bals. La peinture, elle, ne réécrit pas l'histoire ; elle montre seulement une trajectoire qui montait, et qui s'arrête net sur une berge ensoleillée.

Alors retournons au commencement, à la Robe rose de 1864, à Orsay : la cousine de dos, assise sur le muret de Méric, face au village chaud. Six ans séparent cette première terrasse de la dernière rivière. Six ans pour passer de la figure soignée au paysage de pleine lumière, du contour appris à la touche libre. C'est court, et c'est entier. Bazille n'est pas un brouillon de l'impressionnisme : c'en est une voie accomplie, brève et claire. Nous quittons le Midi et ses blancs qui claquent pour remonter vers Paris, vers les faubourgs de fumée et de cheminées d'un autre coloriste violent, Armand Guillaumin.

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