Saison 15 · Bazille : ce que le capital rend possible, ce que la guerre efface · Épisode 06
Devant ce tableau, on prend le temps de s'arrêter. Cent cinquante-deux centimètres de haut, deux cent trente de large. Frédéric Bazille a vingt-six ans quand il peint La Réunion de famille pendant l'été 1867, sur la terrasse du domaine familial de Méric, près de Montpellier. Ce qu'on voit d'abord, c'est la lumière méridionale, nette et dure, qui frappe les vêtements sombres d'une famille assemblée sous les marronniers. Dix personnages, une terrasse, un arbre. Et une propriété qui dit tout.
La terrasse de Méric n'est pas un décor neutre. C'est la matière même du tableau. Ce domaine viticole appartient aux parents de Bazille, issus de la haute bourgeoisie protestante montpelliéraine. Le père est négociant en vins et propriétaire foncier. Bazille a grandi ici, dans cet espace de loisir et de maîtrise. La lumière du Languedoc qu'il cherche à capter, elle vient de ce droit héréditaire à habiter les lieux, à revenir chaque été, à disposer du temps et du calme nécessaires pour installer une grande toile en plein air.
Regardez la composition. Elle n'est pas accidentelle. Au centre, légèrement surélevées sur un banc de pierre, les figures féminines occupent le cœur du tableau, immobiles. Les hommes se tiennent debout autour d'elles. Le père est assis à droite comme un patriarche attentif. Les enfants aux marges. Bazille connaît Courbet et Manet. Mais là où Courbet réunit des individus en tension, Bazille photographie une certitude sociale. Chaque personne est à sa place dans l'ordre du monde, et le tableau le dit sans ironie.
Bazille s'est peint lui-même dans l'angle gauche de la toile, grand, élancé, légèrement en retrait. C'est un autoportrait discret d'un homme qui se sait à la fois dans et hors du groupe. Il est peintre, à Paris la plupart de l'année, vivant de l'argent paternel, partageant des ateliers avec Monet et Renoir. Il revient chaque été comme on revient à une origine. Cette présence dans le coin gauche dit quelque chose d'essentiel : Bazille ne prétend pas observer sa classe de l'extérieur. Il en est. Il le montre.
Les femmes du tableau sont au centre, mais dans une immobilité qui ressemble à une mise en scène. Mère, tantes, cousines, voisines de bonne famille. Elles portent des robes claires, des ombrelles posées à côté d'elles. La bourgeoisie protestante du Midi fait de ses femmes l'incarnation visible de la respectabilité. Elles n'ont pas accès aux Beaux-Arts, pas d'atelier possible. Mais elles sont au centre de la toile — présentes, disposées à être regardées, garantes de l'ordre familial. Ce n'est pas une reconnaissance. C'est un rôle.
Ce que le tableau ne montre pas, c'est ce qui le rend possible. Les domestiques qui entretiennent la propriété. Les ouvriers agricoles qui travaillent les vignes au-delà du mur. Le tableau de Bazille est un tableau de loisir total, et ce loisir repose sur du travail invisible. La vie moderne que célèbre sa génération est toujours la vie moderne d'une classe particulière. Bazille ne cherche pas à le masquer : il documente l'ordre dans lequel il vit, avec une honnêteté formelle qui est, en elle-même, un aveu.
La lumière du tableau est un argument géographique. À Paris, elle est douce, changeante, c'est celle que Monet passera sa vie à poursuivre sur la Seine ou en Normandie. À Méric, elle est implacable, verticale à midi, elle dessine des ombres nettes sous les marronniers. Bazille ne cherche pas à dissoudre les formes dans la vibration atmosphérique. Il cherche à les asseoir dans une clarté qui ressemble à de la certitude. Cette lumière méridionale sera sa signature dans la génération impressionniste.
Exposé au Salon de 1868, le tableau reçoit des réactions favorables, notamment d'Émile Zola, qui voit dans le travail de Bazille la preuve qu'un naturalisme en plein air était possible, avec une lumière directe et sans compromis. Bazille a vingt-sept ans et sa carrière commence. Après des années à partager des ateliers précaires tout en payant sa part sur l'argent paternel, il sent quelque chose s'ouvrir. Le monde académique remarque que ce jeune homme du Midi peint autrement.
À cette même période, Bazille rachète à Monet les Femmes au jardin en versements mensuels — ce grand tableau que le Salon avait refusé en 1867 — pour permettre à son ami de traverser l'hiver. C'est un geste généreux. C'est aussi un geste que seul un fils de propriétaire peut faire. La fraternité entre ces peintres est réelle, bien documentée. Mais elle circule à l'intérieur d'une même classe sociale, entre hommes, avec ses frontières. La solidarité artistique a ses conditions matérielles.
En regardant La Réunion de famille, il faut tenir ensemble ce qu'on voit et ce qu'on sait. Ces dix personnes sous les marronniers de Méric ignorent ce qui vient. Bazille mourra en novembre 1870, à vingt-neuf ans, dans les combats de la guerre franco-prussienne, engagé volontaire. La terrasse, la lumière du Languedoc, les robes claires, le père patriarche — tout cela durera encore trois étés. Ce tableau est une photographie d'un monde avant la rupture. Il dit ce que la classe bourgeoise croit éternel, juste avant que l'histoire lui réponde.