Saison 15 · Bazille : ce que le capital rend possible, ce que la guerre efface · Épisode 06

La Réunion de famille (1867) — autoportrait de classe

Onze personnes nous regardent. Elles sont immobiles, sur une terrasse, à l'ombre d'un grand châtaignier, et presque toutes ont tourné le visage vers nous, comme surprises au milieu d'un après-midi. C'est la plus grande toile que Bazille nous ait laissée : un mètre cinquante de haut, deux mètres trente de large, aujourd'hui au musée d'Orsay. Au premier plan, un couple assis, les parents, lui de profil, elle bien droite. Derrière, debout, des cousines en robes claires, des hommes en sombre, groupés par deux ou par trois. À droite, une petite table, des chapeaux posés, comme une nature morte glissée dans le portrait. Et entre les troncs, sur la gauche, une trouée de paysage en plein soleil. Tout le tableau tient sur cette tension : des figures à l'ombre, et derrière elles, la lumière crue du Midi.

Cette terrasse, Bazille la peignait depuis longtemps. Reculez de trois ans, vers mille huit cent soixante-quatre, devant La Robe rose. On y voit sa cousine Thérèse, assise de dos sur le muret de la même propriété, le domaine de Méric, près de Montpellier, robe à rayures roses et grises, le regard perdu vers le village au loin. Le décor est déjà là, en germe : le muret bas, l'horizon chaud, la pierre claire. Trois ans plus tard, ce même rebord de terrasse revient, mais cette fois la famille entière s'y rassemble et, au lieu de nous tourner le dos, elle nous fait face. Méric est le théâtre fixe de sa peinture, le lieu où, d'année en année, il apprend à poser des corps vivants dans le plein air.

Cette lumière du Sud, il faut la voir ailleurs pour comprendre ce qu'il en fait sur les visages. La même année, à quelques lieues de là, il peint Les Remparts d'Aigues-Mortes, conservé à la National Gallery de Washington. Regardez le ciel et l'eau : ce ne sont que bleus, verts et violets éclatants, qui viennent buter contre l'ocre chaud de la muraille. L'ombre, chez Bazille, n'est jamais brune ni noire : elle est bleue, violette, colorée. Voilà la leçon qu'il rapporte sous le châtaignier de Méric. L'ombre du feuillage sur les fronts, sur les épaules des femmes, n'est pas une tache morte, c'est un voile froid, légèrement bleuté, posé sur des étoffes restées claires.

Le châtaignier lui-même, on le retrouve dans une autre toile de cette même année, restée inachevée : Les Lauriers-roses, sous-titrée La Terrasse à Méric, au musée de Cincinnati. C'est le même jardin, le même arbre en fleur, la même allée centrale noyée du soleil sec du Languedoc, bordée d'un côté de lauriers-roses, de l'autre de capucines. Une femme en crinoline s'y repose sur un banc, à l'ombre. Ce jardin de loisir, ces après-midi sans hâte reposent sur quelque chose qu'on ne voit pas mais qui est partout : les vignes. La famille tire sa fortune du vin du Languedoc, et c'est cette aisance qui permet à un jeune homme de peindre une toile de deux mètres de large sans avoir à la vendre. Le grand format, ici, est un privilège rendu visible.

Revenons aux visages. Approchez-vous du groupe debout. Chaque tête est un vrai portrait, reconnaissable, individualisé, sans la flatterie lisse que l'Académie exigeait. Les carnations claires reçoivent la lumière filtrée par les feuilles ; les costumes des hommes creusent des aplats sombres qui structurent toute la composition. Bazille garde de sa formation un dessin ferme, des contours nets : ses figures sont découpées, posées dans un espace construit, là où Monet, à la même date, commence à les dissoudre dans la vibration. Et l'on sent que ces poses ont été assemblées une à une, sans doute d'après des séances séparées : il reste une légère raideur, une frontalité un peu solennelle, qui donne au tableau sa force étrange de groupe rassemblé pour durer.

Cherchez maintenant le peintre. Pour le reconnaître, gardez en tête son Autoportrait de mille huit cent soixante-cinq, à l'Art Institute de Chicago : un jeune homme dans la pénombre, la palette à la main, le regard franc. Eh bien, dans La Réunion de famille, il s'est inscrit lui-même, tout à gauche, à l'extrême bord du cadre, grande silhouette debout à demi prise dans le feuillage. On sait qu'il s'est ajouté à la composition après coup. Le geste est discret et lourd de sens : le peintre se range dans sa propre famille, présent, mais légèrement à l'écart, sur le seuil. Il signe son appartenance à cette classe au moment même où il la peint.

Tenir des figures nettes dans la pleine lumière, c'est le problème de toute sa peinture, et on le voit affleurer dans Vue de village, peint l'année suivante, au musée Fabre de Montpellier. Une jeune femme assise à l'ombre d'un arbre, et derrière elle, le village de Castelnau noyé de clarté. Le même écart qu'au jardin de Méric : la figure dans la fraîcheur, le paysage dans le feu du soleil. Là où d'autres laissent la lumière manger le contour, Bazille maintient la forme, l'arête du visage, le pli de la robe. La Réunion de famille n'est que la version monumentale de cette équation : onze corps tenus, dessinés, dans une lumière qui voudrait les défaire.

Cette toile, Bazille la voulait reçue, officielle : elle entre au Salon de mille huit cent soixante-huit. C'est une machine ambitieuse, mais d'un genre neuf, avec son cadrage presque photographique, sa table tranchée par le bord, ce groupe qui pose sans récit, sans allégorie, juste pour être là, ensemble, propriétaires d'un jardin et d'un nom. Voilà pourquoi on peut parler d'un autoportrait de classe : non pas un reproche, mais un constat que le tableau livre de lui-même. Ces onze regards qui nous fixent ne demandent rien, ne s'excusent de rien. Ils tiennent, comme tient la lumière du Languedoc sur leurs visages clairs. Bazille a vingt-cinq ans quand il les peint. Il lui en reste trois.

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