Saison 15 · Bazille : ce que le capital rend possible, ce que la guerre efface · Épisode 05

Scène d'été (1869) — les corps masculins regardés

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Scène d'été, 1869. Bazille dépose cette toile carrée d'un mètre soixante de côté au Salon de 1870. Ce que nous voyons d'abord, c'est l'eau. Une rivière, sans doute quelque part dans le Midi où Bazille passe ses étés depuis l'enfance. La lumière du Sud tombe dru sur la surface, sur les berges, sur les corps.

Des corps d'hommes. Six ou sept figures, certaines dans l'eau jusqu'à la taille, d'autres allongées sur la berge ou debout dans l'ombre légère des arbres. Ils nagent, ils discutent, l'un d'eux essuie ses cheveux mouillés. Ce n'est pas un mythe antique. Pas d'Achille, pas de Narcisse. Ce sont des contemporains, habillés de leur propre siècle, déshabillés pour l'après-midi.

Regardons le premier plan. Deux figures s'affrontent dans une lutte douce : ils se saisissent, se tiennent, dans une posture qui rappelle la lutte sportive mais sans la solennité du bronze ou du marbre. Leurs corps s'articulent sous la lumière. Bazille a travaillé cette paire longuement, on le sent. C'est là que l'oeil revient, encore et encore.

Plus à droite de la composition, un homme debout de dos regarde vers l'eau. Le dos nu, les bras le long du corps. Il ne pose pas. Il existe dans l'espace du tableau comme on existe dans un après-midi d'été, sans prétexte, sans allégorie. Cette présence immédiate, dégagée de tout programme mythologique, est rare dans la peinture française de 1869.

Qu'est-ce que cela change, de regarder des corps masculins dans un tableau du XIXe siècle ? Tout ou presque. La machine de la peinture académique est construite autour du nu féminin : la Vénus, l'odalisque, la baigneuse, la nymphe. Dans ces milliers de toiles, les corps des femmes sont offerts au regard d'un spectateur supposé masculin, bourgeois, détenteur d'un regard qui juge et qui possède. Ici, ce sont des hommes qui sont regardés. Le dispositif se retourne.

Qui regarde, alors ? Bazille lui-même, d'abord. Il a disposé ces corps, choisi leurs postures, organisé la lumière sur leur peau. Le peintre n'est pas dans le tableau, on ne le trouvera pas ici comme dans sa Réunion de famille de 1867, où il se peint debout parmi les siens sur la terrasse de Méric. Mais son regard structure tout. Un regard attentif, minutieux, qui s'attarde sur chaque figure avec ce qu'on pourrait appeler, prudemment, une tendresse documentaire.

Et puis le regardeur du Salon. En 1870, quand cette toile est exposée, le public masculin bourgeois se retrouve face à des corps qui ne sont pas là pour son plaisir habituel. Ce ne sont pas des femmes nues peintes pour être désirées. Ce sont des pairs, des hommes qui lui ressemblent, de la même classe, du même loisir possible. Le regard est déstabilisé, mais sans scandale. La presse ne s'embrase pas. La toile passe relativement inaperçue. Parfois, l'invisibilité est une forme de neutralisation.

Car ces corps sont des corps de classe. Ils ont du temps. Ils peuvent se baigner un après-midi en semaine. Ce ne sont pas des ouvriers. Ce ne sont pas les petits rats de l'Opéra, ces filles d'artisans que Degas saisit dans les coulisses. Ce sont des étudiants, des fils de famille, peut-être des camarades de Bazille des années de l'atelier Gleyre, où il côtoie Monet, Renoir, Sisley. Des hommes qui ont le capital pour faire de leurs corps un sujet de peinture, un sujet de loisir, un sujet tout court.

Bazille est au centre de cette question du capital. Il est l'héritier d'une famille protestante de la haute bourgeoisie montpelliéraine. Ce n'est pas un détail anecdotique : c'est lui qui paie le loyer des ateliers communs, qui achète des toiles de Monet quand personne ne les veut, qui subventionne en silence plusieurs carrières que nous célébrons aujourd'hui. Sa richesse rend possible non seulement sa propre peinture, mais une partie de ce que nous appelons l'impressionnisme.

Scène d'été est donc aussi une image de ce loisir rendu possible par la fortune héritée : des hommes qui nagent parce qu'ils peuvent ne pas travailler. La lumière d'été du Midi n'est pas la lumière de tout le monde. Elle est ici la lumière du dimanche prolongé de la bourgeoisie, captée dans sa propre image, sans que cette captation se sache politique.

Ce tableau est accepté au Salon de 1870. Quelques mois plus tard, Bazille s'engage volontairement dans la guerre franco-prussienne. Il est tué le 28 novembre 1870 à Beaune-la-Rolande. Il a vingt-huit ans. Scène d'été est l'une des dernières grandes toiles qu'il ait achevées. Ce qu'elle aurait pu ouvrir dans la peinture, ce traitement doux, attentif, non allégorique du corps masculin, est effacé avant d'avoir pu se déployer. Non par un manque de talent, mais par une balle de chassepot dans un champ de l'Orléanais.

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