Saison 15 · Bazille : ce que le capital rend possible, ce que la guerre efface · Épisode 04

Pivoines (1870) — qui est anonyme, qui est nommé ?

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Il y a quelque chose d'étrange à regarder ce tableau en sachant ce qui va arriver. Frédéric Bazille peint ces pivoines en 1870, au printemps ou au début de l'été, quelques mois avant de mourir à la guerre. Les fleurs sont épanouies, charnues, disposées dans un vase posé sur une surface claire. La touche est assurée, la couleur juste. Rien dans ce motif paisible ne laisse présager la fin.

La nature morte florale, à cette époque, est un genre à double réputation. Elle est dite accessible, commerciale, féminine. Les genres dits mineurs — fleurs, natures mortes, scènes d'intérieur — sont précisément ceux vers lesquels les femmes peintres sont orientées, souvent par défaut, parce que les autres leur sont fermés. Les Beaux-Arts n'ouvrent pas leurs portes aux femmes avant 1897. L'accès au modèle nu leur est refusé. Alors on leur concède les fleurs. Et quand un homme signe une toile de pivoines, il est crédité d'avoir relevé le genre. Ce déséquilibre mérite d'être nommé avant même d'entrer dans le tableau.

Bazille est nommé. C'est son nom qui figure dans les catalogues, les rétrospectives, les collections publiques. La mort prématurée a construit autour de lui une légende : le grand ami de Renoir et de Monet, le mécène généreux arraché trop tôt par la guerre. Son nom a tenu. Mais regardons de plus près cette composition. Ces pivoines, quelqu'un les a coupées. Quelqu'un les a portées depuis un jardin ou une serre jusqu'à l'atelier ou l'intérieur bourgeois où Bazille travaille. Quelqu'un les a disposées dans ce vase, choisissant la hauteur des tiges, l'équilibre des couleurs, l'angle de la lumière. Ce quelqu'un n'est pas Bazille.

Dans une demeure bourgeoise du XIXe siècle, ce travail-là est accompli par des domestiques, des femmes de chambre, des jardiniers. Ils et elles sont le fond invisible de la composition. Le tableau ne les montre pas et ne les nomme pas. C'est précisément le sens de la question posée par cet épisode. L'anonymat n'est pas un accident : c'est une structure. La société qui rend possible ce tableau — les années d'études à Paris, le loyer de l'atelier partagé avec Monet, les pigments, les modèles — repose sur un réseau de travail non reconnu. Les pivoines sont le signe visible de ce réseau.

Bazille est fils d'une famille de notables protestants de Montpellier, liée au commerce et à la propriété terrienne. C'est cet argent familial qui finance ses années parisiennes et qui lui permet une générosité réelle envers ses amis. Il rachète des toiles de Monet quand Monet n'a plus de quoi payer son loyer. Quand on dit que Bazille soutient ses camarades, il faut entendre : il convertit un capital hérité en solidarité artistique. Le portrait de famille qu'il peint en 1868, réunissant les Bazille sur la terrasse de leur domaine de Méric, montre cette aisance sans la commenter. Les pivoines appartiennent au même monde.

Ces fleurs elles-mêmes sont des marqueurs sociaux. Les pivoines sont exigeantes à cultiver, fragiles, éphémères, et elles demandent de l'espace, du temps et des mains pour les entretenir. Leur présence dans un intérieur n'est pas anodine. Elles ne poussent pas dans un jardin ouvrier. En choisissant ce motif, Bazille peint sans le dire le confort matériel qui l'entoure. C'est une nature morte qui dit quelque chose sur la nature sociale de ce qui est peint.

La peinture est belle, et il faut le dire aussi. Bazille maîtrise la couleur. Les roses, les blancs, les rouges s'appellent sans se confondre. La touche est large dans les pétales, plus précise dans les feuilles, attentive à la différence de matière entre les deux. On voit un peintre qui regarde vraiment, qui prend plaisir à restituer le poids et la légèreté des choses. Voir les rapports de pouvoir dans un tableau ne signifie pas cesser de voir la peinture. Les deux lectures sont simultanées.

Henri Fantin-Latour est l'autre grand peintre de fleurs de cette génération. Lui aussi signe des bouquets de roses et de pivoines qui entrent dans les collections, notamment anglaises, et lui aussi entre dans l'histoire sous son seul nom. Mais Fantin-Latour vit jusqu'en 1904. Il a le temps de surveiller sa propre postérité, de nouer des liens avec des marchands et des collectionneurs, de sélectionner les œuvres qu'il laisse circuler. Bazille meurt à vingt-huit ans. Son œuvre entière tient en quelques années. Ce qui reste est une trace courte, et la brièveté de la trace est aussi le produit de la guerre.

En août 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Bazille s'engage dans un régiment de zouaves. Il est tué le 28 novembre 1870 à la bataille de Beaune-la-Rolande, dans le Loiret. Il n'a pas encore trente ans. Ces pivoines sont parmi ses dernières œuvres peintes. Le tableau survit, le peintre non. Ce que la guerre efface, c'est aussi tout ce qu'il aurait pu peindre ensuite — les choix qu'il n'a pas eu le temps de faire, les évolutions que ses amis connaîtront dans les décennies suivantes et dont il sera absent.

La postérité de Bazille est en partie construite par sa famille, qui a conservé l'œuvre et organisé les premières expositions rétrospectives. La famille nomme, sélectionne, transmet. Elle décide quelles toiles circulent et lesquelles restent dans les réserves. Ce tableau de pivoines ne nous parle donc pas seulement de 1870 : il nous parle aussi de toutes les mains qui l'ont tenu depuis, de tous les récits qui lui ont donné sa place dans les musées. La question « qui est nommé » ne s'arrête pas à la signature. Elle traverse toute la chaîne, de la jardinière anonyme jusqu'aux héritiers qui ont organisé la mémoire.

Regardez à nouveau ces pivoines. Elles sont belles. Elles sont périssables. Elles sont le produit d'un travail collectif et inégalitaire que la toile rend invisible. Elles sont signées d'un seul nom. Et ce nom est entré dans l'histoire parce qu'une famille bourgeoise avait les moyens de l'y faire entrer — avant que la guerre vienne tout interrompre. C'est ça aussi, l'impressionnisme : pas seulement de la lumière et de la couleur, mais les conditions sociales qui rendent possible, ou impossible, de peindre.

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