Saison 15 · Bazille : ce que le capital rend possible, ce que la guerre efface · Épisode 03

L'Atelier de la rue La Condamine — l'avant-garde comme entre-soi

Au centre de la grande pièce, un homme se tient debout, grand, mince, la palette à la main, qui désigne une toile posée sur le chevalet. Cet homme, c'est Bazille lui-même. Mais sa silhouette, il ne l'a pas peinte. C'est Manet qui a pris le pinceau pour camper son ami, d'une touche plus nerveuse, plus tranchante que la sienne, et Bazille l'a raconté dans une lettre. Nous sommes au numéro 9 de la rue La Condamine, dans le quartier des Batignolles, en 1870. Une haute verrière baigne la pièce d'une lumière froide et égale. Autour du chevalet, les amis : Renoir, Manet, le musicien Edmond Maître au piano, Émile Zola accoudé en haut de l'escalier. Et partout, sur les murs, des toiles serrées les unes contre les autres, dont une nature morte de Monet, accrochée là comme une preuve d'amitié.

Ce tableau n'est pas le premier où Bazille peint son atelier : il en a fait très tôt un motif à lui. Cinq ans plus tôt, rue de Furstenberg, il avait peint une pièce presque vide, sans amis encore, rien que l'espace de travail. Au mur, des études accrochées ; au sol, le désordre rangé des châssis ; et dans un angle, un poêle qui rougeoie. Ce poêle est un hommage : l'atelier de Delacroix se trouvait juste en dessous, et Delacroix avait peint un coin de cheminée semblable. La gamme est chaude, ocre et rose. Bazille partageait alors ce logement avec Monet. Dès cette toile, on comprend que pour lui le lieu où l'on peint mérite d'être peint, que l'atelier est déjà un sujet.

Deux ans après, autre adresse, autre atelier : rue Visconti. La toile est plus petite, et la couleur a changé du tout au tout. Finis les ocres : voici des gris et des verts, une lumière de pièce sans soleil. Quelques figures minuscules animent l'espace, et l'on y reçoit Monet et Renoir. Car c'est l'argent de Bazille qui paie ces murs. Fils d'une famille de la haute bourgeoisie viticole de Montpellier, il loue les ateliers, règle les loyers, héberge ses amis sans le sou. L'avant-garde naît dans une pièce louée, et la pièce est à lui. La peinture le dit sans un mot de morale : ces espaces clairs et tranquilles sont le luxe discret d'un homme qui n'a pas besoin de vendre pour peindre.

Dans ces ateliers, les amis se peignent les uns les autres. La même année, rue Visconti, Renoir installe son chevalet et fait le portrait de Bazille au travail. On le voit de profil, ramassé, concentré, la palette posée sur le genou, occupé à peindre une nature morte. C'est une image de la fraternité à l'ouvrage : un peintre qui regarde un peintre peindre. La touche de Renoir est souple, la lumière tombe sur la veste sombre et sur le front penché, le reste de la pièce s'efface dans la pénombre. Ce jeu de regards croisés, je te peins pendant que tu peins, c'est déjà le cœur de ce que sera la rue La Condamine : un cercle qui se prend lui-même pour modèle.

L'amitié n'est pas que pose et compagnie : elle soigne aussi. En 1865, en forêt de Fontainebleau, Monet se blesse à la jambe et reste cloué au lit dans une auberge. Bazille, qui a commencé des études de médecine, le veille, et le peint. Le tableau montre Monet alité, la jambe surélevée, et au-dessus du lit un dispositif bricolé qui laisse goutter de l'eau fraîche sur la plaie. La scène est intime, presque domestique : une chambre, un drap blanc, un ami souffrant. Gardez ce détail en tête au moment de regarder la rue La Condamine. Ce cercle qui s'affiche sur les murs et se met en scène autour du chevalet, c'est aussi un réseau de gens qui se logent, se nourrissent et se soignent les uns les autres. L'entre-soi a ses tendresses.

Le cercle ne tient pas qu'aux peintres. Sur l'escalier de la rue La Condamine, un homme discute, penché : c'est Émile Zola, le jeune critique qui défend la bande dans les journaux. Deux ans plus tôt, Manet l'avait remercié en le peignant, assis à sa table, un livre ouvert à la main. Regardez le mur derrière lui dans ce portrait : épinglées côte à côte, une reproduction d'Olympia, une estampe japonaise, une gravure d'après Velázquez. C'est une déclaration : voilà nos références, voilà notre camp. Zola peint par Manet, Zola repeint par Bazille sur son escalier, l'écrivain fait partie du tableau comme il fait partie du groupe. L'avant-garde, ici, se reconnaît, se cite, se protège.

La même année que Bazille, un autre peintre fixe la même bande : Fantin-Latour. Son grand tableau montre Manet assis au chevalet, le pinceau levé, entouré d'un demi-cercle d'hommes graves, Renoir, Zola, Maître, Bazille, Monet. Mais tout y est sombre, noir, solennel, comme un panthéon. Comparez avec la rue La Condamine, traversée de cette lumière haute, claire, presque gaie : Bazille, lui, ne dresse pas un monument, il peint une chambre vivante. Deux toiles, deux manières de dire la même chose, voici nos visages, retenez-les. Et dans les deux, le même partage : ceux qui sont assis pour être regardés, ceux qui tiennent le pinceau. Tous, sans exception, des hommes jeunes, instruits, de bonne famille ou en passe de l'être.

Car c'est là ce que la rue La Condamine montre sans le dire : un club. On y entre par l'amitié, par l'argent, par le talent et par le bon milieu, et ceux qui n'y entrent pas n'apparaissent pas sur les murs. Cette même année 1870, dans ce même atelier, Bazille peint une jeune femme noire qui tient un bouquet de pivoines et nous regarde droit dans les yeux. Elle n'est pas accrochée parmi les toiles : elle est le modèle, payé, qui pose puis s'en va. Son nom ne nous est pas parvenu. La grande verrière de la rue La Condamine éclaire un cercle qui se peint lui-même avec bonheur ; juste à côté, hors du cadre, une femme arrange des fleurs sous le même soleil d'atelier. C'est elle que nous regarderons ensuite.

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