Saison 15 · Bazille : ce que le capital rend possible, ce que la guerre efface · Épisode 01

Un fondateur hors Paris

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On commence par une terrasse. Pas une terrasse parisienne — une terrasse du Midi, à Méric, la propriété familiale des Bazille dans l'Hérault, à quelques kilomètres de Montpellier. En 1864, Frédéric Bazille y peint sa cousine Thérèse des Hours. Elle est debout, vêtue d'une robe rose dont la soie capte la lumière méridionale. Derrière elle, le Lez s'écoule dans la plaine et les toits de Castelnau se posent dans un bleu de chaleur. Bazille a vingt-trois ans. Il ne peint pas encore Paris. Il peint le Sud, la lumière de chez lui, le monde où il a grandi.

Regardez le bas du tableau. La terrasse en pierre, les vases, la végétation dense. C'est l'espace d'une maison bourgeoise soignée, habitable. Bazille vient d'une famille de la haute bourgeoisie protestante montpelliéraine. Son père, Gaston Bazille, est un vigneron fortuné issu d'une lignée de notables. Ce protestantisme languedocien forme une culture de la rigueur, de l'éducation, de la tenue. Frédéric hérite de ce monde-là. Il n'est pas un déclassé, pas un bohème par nécessité. Il vient à la peinture depuis une position de sécurité que très peu de ses camarades connaîtront jamais.

En 1867, Bazille peint la "Réunion de famille" sur cette même terrasse de Méric. La toile est grande — plus d'un mètre cinquante de large — et elle réunit, assis ou debout sous le platane, une douzaine de membres de la famille. Elle sera acceptée au Salon de 1868. Ce qui frappe, c'est la sécheresse du regard : pas d'effusion, pas de sourires arrangés, pas de bonheur de façade. C'est une composition quasi photographique, où chaque personnage occupe son espace avec la même sobriété qu'un document.

Regardez les visages. Ils ne sourient pas. Les personnages semblent simplement présents, chacun dans sa pensée. Certains regardent le peintre, d'autres regardent ailleurs. Bazille lui-même est là, grand, debout au fond — il se peint dans sa famille, il sait d'où il vient. L'écart entre les individus, le fait que cette réunion ne fusionne pas en groupe uni, il ne le dissimule pas. Dans son œuvre, la classe sociale est toujours visible, jamais ennoblie.

L'argent familial, Bazille en dispose librement à Paris. Et cela change tout pour le groupe qui se forme autour de lui. En 1865, Claude Monet se blesse gravement à la jambe lors d'un séjour en forêt de Fontainebleau. Il est immobilisé, sans ressources. C'est Bazille qui le recueille dans son studio et qui le soigne. Il peint alors "L'Ambulance improvisée" : Monet allongé sur un lit de camp, la jambe soutenue par un système de poulies, Bazille debout au fond. La scène est banale dans sa forme. Elle dit quelque chose d'essentiel sur les conditions matérielles du groupe naissant.

"L'Atelier de la rue de la Condamine", peint en 1870, rend cela encore plus visible. C'est un grand espace lumineux dans les Batignolles que Bazille loue et partage. Sur la toile, on reconnaît plusieurs silhouettes : Édouard Manet avec son chapeau, Monet, Renoir, Zola au fond. Bazille lui-même est debout au centre — il mesure un mètre quatre-vingt-huit —, peint par Manet qui lui a rendu ce service d'exister dans sa propre toile. Ce tableau documente une économie de la solidarité que l'histoire du mouvement a longtemps omis de nommer.

Regardez les tableaux accrochés aux murs. On y reconnaît des œuvres que Bazille a achetées à ses amis pour les aider. Car il achète quand personne d'autre n'achète. Il loue, il prête, il soutient. Cette générosité n'est pas de la charité — c'est de la conviction. Il croit que la peinture en plein air et la lumière directe sont l'avenir. Il le dit avec ses pinceaux, et il le prouve en dépensant son héritage pour cela. Ce que le capital rend possible, c'est ici visible, concrètement, tableau après tableau.

Mais Bazille n'est pas que mécène. Il peint. Et quand il peint le Languedoc, il dit quelque chose que les Parisiens de son groupe ne peuvent pas dire. "Vue de village", peint en 1868, montre Castelnau-le-Lez depuis les hauteurs. Ce n'est pas la Normandie de Monet, pas la Seine de Sisley. C'est le Midi : les toits en tuiles romaines, le ciel blanc de chaleur, la végétation compacte et sèche. Bazille peint l'été méridional parce que c'est sa saison native — celle que son œil a appris à lire bien avant Paris.

En 1870, quelques mois avant que la guerre n'éclate, Bazille peint "Jeune femme aux pivoines". Une jeune femme noire, assise de profil, tient un bouquet de pivoines roses sur fond sombre. Cette œuvre est l'une des rares dans tout le corpus impressionniste à placer une femme noire non comme accessoire d'un décor exotique mais comme sujet en soi, avec une présence, une intériorité. Son nom reste inconnu. Il faudrait — comme l'historienne Denise Murrell l'a fait pour d'autres modèles effacés — chercher à le retrouver.

Renoir a peint son ami en 1867, debout devant son chevalet, pinceau en main, concentré sur une toile. Ce portrait est au Musée d'Orsay. On voit un jeune homme grand, élancé, sérieux. Rien dans ce visage n'annonce la mort à vingt-neuf ans. Le 28 novembre 1870, à la bataille de Beaune-la-Rolande, Bazille est tué. Ce que la guerre efface, c'est le fondateur qui avait réuni le groupe, financé le groupe, hébergé le groupe. Sa mort laisse un vide que personne ne comble vraiment. Un fondateur hors Paris — et ce "hors Paris" lui avait peut-être permis, justement, de voir le groupe de l'extérieur, de l'envelopper, de le soutenir sans en avoir besoin pour exister.

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