Saison 14 · Peindre d'en haut : Caillebotte, fortune, corps et regard · Épisode 08
Approchez de cette grande toile. Sous les arbres du Moulin de la Galette, la lumière tombe en taches mobiles à travers les feuilles. Elle pose des ronds roses sur une joue, des éclats bleus sur le dos d'une veste, une flaque dorée sur le sol piétiné. Renoir a peint le soleil lui-même, émietté, tremblé, plutôt que les danseurs qu'il éclaire. C'est l'un des sommets de l'impressionnisme. Et cette toile a failli ne jamais entrer dans un musée français. Car en février 1894, à Petit-Gennevilliers, Gustave Caillebotte meurt à quarante-cinq ans, et il a légué à l'État ce Renoir avec soixante-six autres œuvres, à une condition : qu'on les expose, et qu'on ne les enterre pas dans une réserve.
Le testament est bref et tranchant. Renoir, l'ami, est nommé exécuteur. Parmi les toiles, ce Balcon de Manet : un garde-corps vert acide barre toute la largeur, deux robes blanches s'y découpent, et au fond, dans l'ombre, le regard sombre et fixe de Berthe Morisot. Manet aime ces noirs francs, sans demi-teintes, posés à plat comme une découpe. Le peintre est mort depuis onze ans et n'est jamais entré dans une collection publique de son pays. Le legs pourrait l'y faire entrer d'un coup. À condition que l'État dise oui.
Regardez maintenant ce pastel de Degas, Femmes à la terrasse d'un café, le soir. Le procédé est rare : Degas tire d'abord une empreinte à l'encre, un monotype, puis frotte le pastel par-dessus, si bien que la couleur garde la trace huileuse du dessous. Des femmes attablées sous le gaz, la nuit, une colonne qui coupe la scène en plein milieu, un geste de main lasse. Sept pastels de Degas figurent dans le legs. Un seul quittera légitimement le lot : Renoir, comme exécuteur, se paiera de sa peine en emportant un Degas. Tout le reste va devenir l'objet d'un long marchandage.
Voyez la vapeur de cette Gare Saint-Lazare de Monet : sous la verrière, la fumée bleue monte en nuages cotonneux, dissout les locomotives, mange la charpente de fer. Huit Monet sont retenus. Mais entre le legs et l'accrochage, deux années passent. Léonce Bénédite, conservateur du Luxembourg, négocie pièce par pièce ; l'Académie des Beaux-Arts résiste, ulcérée. Gérôme, le maître officiel, lâche que recevoir cette peinture serait le déshonneur de la France, qu'il y a là de la pourriture. On compte les toiles, on en écarte, on en garde. Ce n'est pas l'œil qui tranche, ici. C'est la peur.
Approchez de ce Pissarro, les Toits rouges au cœur de l'hiver. La touche est construite, faite de petites virgules accolées qui bâtissent le mur, les arbres nus, la terre froide entre les troncs. Sept Pissarro sont gardés. Car l'État ne dit pas oui ou non au bloc : il compte, il trie, il réduit. Sur les soixante-sept peintures et pastels, il n'en acceptera d'abord qu'une quarantaine, puis trente-huit. Le legs est passé au crible comme une marchandise douteuse.
Suivez la route de ce Sisley, le Chemin de la briqueterie à Marly-le-Roi : un sentier qui fuit vers un ciel gris mouvant, une silhouette minuscule, la matière du temps couvert posée en larges touches souples. Six Sisley entrent dans la collection. Et c'est là une amertume tranquille : Sisley vit encore, en 1896, il peint toujours, sans nationalité française et sans marché ; il regarde de loin son œuvre franchir la porte d'un musée d'État pendant que lui, l'homme, n'obtient toujours rien.
Tournez-vous vers ce Cézanne accepté, la Cour de ferme à Auvers. Tout y est géométrie sourde : des pans de mur ocre, des feuillages verts taillés en facettes, une construction ferme qui empile les plans comme des cubes de couleur. Deux Cézanne seulement passent. Mais ces deux-là comptent énormément : c'est la première fois qu'un Cézanne entre dans une collection publique française. Une porte se fend, à peine, et par elle l'avenir de la peinture commence à se glisser.
Car pour un Cézanne reçu, un autre est rejeté. Voici les Baigneurs au repos : des corps d'hommes anguleux, posés dans un paysage bleu et vert, une nudité brute qui ne flatte personne. La chair est faite de plans heurtés, presque maçonnés, le dessin renonce à la grâce, et le ciel pèse sur les baigneurs comme une masse solide. L'État le refuse. On le propose de nouveau en 1904, puis en 1908 : refusé encore. La toile finira très loin, à la Fondation Barnes, près de Philadelphie. Une trentaine d'œuvres sont ainsi dispersées parce que l'institution a reculé devant ce qu'elle ne savait pas regarder. Ce que le musée garde, ce n'est pas le meilleur : c'est ce qui l'effraie le moins.
Le 9 février 1897, enfin, le public découvre l'ensemble au musée du Luxembourg, dans une annexe bâtie exprès. Devant cette Balançoire de Renoir, on s'arrête : une jeune femme debout près de la planche suspendue, des nœuds bleus à la robe, et la même lumière émiettée qu'au Moulin de la Galette, ces taches de soleil qui glissent sur le sol et les épaules. Le grand public voit l'impressionnisme entrer dans un musée d'État avec dix-huit ans de retard, et seulement grâce à l'argent d'un peintre mort qui avait acheté ses amis pour les soutenir.
Refermons sur cet homme. Son frère Martial ajoute au lot un seul Caillebotte, cet Autoportrait du début des années 1890 : un visage grave sur fond sombre, une facture économe, presque austère, la main posée. Toute sa vie il avait regardé les autres d'en haut, le raboteur agenouillé, le passant minuscule, le rameur de dos. Ici il se regarde lui-même, de face, à bout portant, tout près de la fin. Mort à quarante-cinq ans, le corps usé d'un jardinier et d'un constructeur de bateaux. Ce corps que la peinture finit toujours par rattraper, ce sera notre prochaine saison.