Saison 14 · Peindre d'en haut : Caillebotte, fortune, corps et regard · Épisode 07

Les canotiers de Gennevilliers : un monde entre hommes

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En 1877, la rivière Yerres traverse le domaine familial des Caillebotte, à Yerres, au sud de Paris. Gustave a hérité d'une fortune considérable après la mort de son père en 1874, puis de son frère René en 1876. Il passe ses étés ici. Il rame, il peint. Les toiles qu'il produit pendant cette période forment un ensemble cohérent : un monde de loisir sur l'eau, en lisière de Paris. Regardons attentivement qui peuple ce monde, et qui en est absent.

"Canotiers ramant sur l'Yerres", peint en 1877, est l'une des œuvres majeures de cette période. Deux hommes dans une barque sur les eaux vertes et réfléchissantes de l'Yerres. Caillebotte nous place au ras de la surface, comme si on flottait à leurs côtés. Le cadrage est serré, presque photographique : on voit l'effort dans les bras, l'inclinaison des corps, la lumière qui tremble sur l'eau. Ce n'est pas une scène bucolique. C'est un acte physique rendu dans sa matière.

Regardez les bras, les épaules. Caillebotte est extraordinairement attentif à la corporéité masculine. Il peint le muscle, l'effort, la tension des vêtements sur le corps en mouvement. C'est inhabituel en 1877, où le corps masculin apparaît généralement héroïsé dans la peinture d'histoire ou dissimulé sous la redingote bourgeoise. Cette attention ne fera que croître. En 1884, il peint "Homme au bain" : un homme nu, vu de dos, qui se sèche — une intimité domestique jusque-là réservée au nu féminin. Caillebotte retourne l'objectif sur le corps de l'homme.

Mais la première chose que révèle ce monde de canotiers, c'est ce qu'il ne contient pas. Pas de femmes. Dans toute la série de canotage de Caillebotte, le monde est exclusivement masculin. Berthe Morisot, dans les mêmes années, peint des jeunes femmes en barque sur un lac parisien dans "Jour d'été" : deux silhouettes claires sur l'eau verte, la tête penchée, une ombrelle, un chapeau. Elle montre la sociabilité mixte du loisir dominical. Caillebotte ne la montre pas. Il peint une fraternité d'avirons, close sur elle-même.

Qui rame sur l'Yerres en 1877 ? Des jeunes hommes de la bourgeoisie, comme Caillebotte lui-même. Le domaine de Yerres est une grande propriété — jardins, bassins, dépendances. On n'y accède pas sans en être. Le canotier de la Seine et de ses affluents existe en deux versions sociales : le bourgeois passionné qui possède son bateau, et l'ouvrier qui en loue un le dimanche à Argenteuil ou à Chatou. Caillebotte peint la première version. Les bateliers qui entretiennent les embarcations, réparent les pontons, gardent les rives — ils sont hors champ.

Renoir offre un contrepoint utile. Dans "Le déjeuner des canotiers", peint en 1881 à la Maison Fournaise sur la Seine à Chatou, le monde est plus mélangé : hommes et femmes autour d'une table, une sociabilité qui croise les milieux. Ce n'est pas non plus une image neutre — mais la compagnie, au moins, est diverse. Caillebotte ne peint pas ce déjeuner-là. Il peint l'acte lui-même, l'effort, le corps en mouvement, l'homme seul ou entre hommes. La joie collective de Renoir n'a pas d'équivalent dans son œuvre aquatique.

Dans la série des périssoires peinte la même année sur l'Yerres, l'atmosphère bascule. La périssoire est un long canot étroit, fragile, qui glisse en silence. Caillebotte se place en surplomb ou à angle rasant, donnant aux embarcations l'apparence de flotter en suspension. Les reflets des arbres fragmentent la surface en bandes de couleur. Ici, l'effort a cédé la place à la dérive, à quelque chose qui ressemble à de la méditation. Ces toiles comptent parmi les plus formellement inventives de sa carrière.

Vers 1881, Caillebotte acquiert une propriété à Petit-Gennevilliers, sur la Seine en face d'Argenteuil. La Seine ici n'est pas une rivière familiale : c'est une artère de la banlieue industrielle. Des usines bordent ses rives. Des cheminées fument. Caillebotte fait construire un jardin, conçoit des bateaux, participe à des régates. Ses voiliers filent sur l'eau bleue dans des cadrages qui excluent soigneusement les berges usinières. Le choix du cadre est un acte : pour voir le loisir, il faut décider de ne pas voir le travail qui l'entoure.

Contrairement à la plupart de ses collègues, Caillebotte n'est pas un spectateur du loisir. Il rame, il navigue, il fait des courses en régate. Ses bateaux sont de vrais bateaux, éprouvés, maîtrisés. Cette proximité change la peinture : il connaît de l'intérieur l'effort du corps contre le courant, l'ajustement de l'équilibre dans l'embarcation, la fatigue des poignets après une heure d'aviron. Sa peinture a cette précision d'un homme qui a fait la chose avant de la voir.

Alors que nous dit, au fond, ce monde entre hommes ? Un espace de classe, d'abord : la bourgeoisie de la IIIe République qui transforme sa fortune en loisir sportif, en culte de la santé physique. Une sociabilité masculine codée, où les corps s'observent et se mesurent loin de la sphère domestique. Et un peintre qui, à travers ce monde auquel il appartient par naissance et par choix, invente un langage formel du corps et de l'eau que personne dans son entourage n'ose tenter. Le monde qu'il peint est étroit. La peinture qu'il en fait est immense.

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