Saison 14 · Peindre d'en haut : Caillebotte, fortune, corps et regard · Épisode 07
Vous êtes assis à l'arrière d'une barque. Devant vous, un dos, un veston sombre, un chapeau haut-de-forme parfaitement déplacé sur l'eau, et deux bras qui tirent sur les avirons. C'est la Partie de bateau, peinte vers 1877 et entrée au musée d'Orsay comme trésor national. Caillebotte ne vous montre pas le canotage de loin, en spectateur sur la berge : il vous installe dans la périssoire, à la place du passager, si bien que la rame du premier plan barre la toile et que l'eau verte monte vers vous. C'est le point de vue immergé porté à son comble. On regarde un homme ramer comme on regarderait par-dessus son épaule, et le tableau tout entier tangue de cette présence trop proche.
Reculez maintenant sur la rive. Dans les Périssoires, conservées à la National Gallery de Washington, le peintre reprend le motif mais d'en haut, depuis le talus. Les coques effilées filent en diagonale sur l'eau, parallèles, deux longues lames brunes qui coupent une nappe verte. Caillebotte, le réaliste du groupe, le géomètre, organise la scène comme un problème de perspective : les embarcations deviennent des lignes de fuite, les rameurs en bras de chemise des accents qui rythment l'oblique. La sensation de glissement ne vient pas de la touche, encore tenue, mais de cette construction implacable où chaque coque pointe vers le même lointain.
Approchez-vous des corps. Dans les Canotiers ramant sur l'Yerres, de 1877, deux hommes nous font face, saisis dans l'effort. Les avant-bras sont tendus, les épaules roulent, le buste se renverse à la traction. Caillebotte, formé au dessin ferme chez Bonnat, modèle ces musculatures avec une exactitude presque anatomique, là où Renoir aurait fondu le geste dans la lumière. Le canotage est ici un sport, pas une rêverie : on sent la fatigue dans les poignets, le poids de la rame, la résistance de l'eau. Le corps masculin en action, habillé, concentré, devient le vrai sujet de la peinture.
Et puis l'eau prend toute la place. Dans les Périssoires sur l'Yerres, de 1877, conservées au Milwaukee Art Museum, près des deux tiers de la toile sont occupés par la rivière, peinte en larges touches horizontales claires, vert d'eau, ocre, bleu pâle. Quatre rameurs glissent en file ; trois arbres et leurs reflets dressent une trame de verticales qui stabilise tout ce flottement. C'est là que la facture de Caillebotte se délie pour de bon : la surface lisse de ses débuts cède, la couleur se met à vibrer, l'eau n'est plus décrite mais suggérée par le pur frottement du pinceau. La toile fut accrochée à la quatrième exposition impressionniste, en 1879.
Quittons un instant la rivière pour le jardin voisin. Les Orangers, de 1878, aujourd'hui à Houston, montrent l'autre face de ce monde : la propriété familiale d'Yerres, le frère Martial lisant à l'ombre, une silhouette de femme debout, les grandes caisses d'orangers, le soleil filtré par les feuilles. Tout y respire le loisir d'une classe pour qui l'été est une saison entière sans travail. C'est la fortune paternelle, bâtie sous le Second Empire dans les fournitures de l'armée, qui paie cette ombre, ces barques, ce temps libre. Caillebotte n'a jamais eu à vendre une toile pour vivre, et il peint ce loisir du dedans, sans le juger ni s'en excuser : il le donne à voir comme un fait, lumineux et tranquille.
Il faut ici corriger une confusion que le mot Gennevilliers entretient. Les rameurs et les périssoires, ce sont les années Yerres, à l'est de Paris, jusqu'à la vente de la propriété en 1879. Petit-Gennevilliers, sur la Seine face à Argenteuil, c'est la période plus tardive, celle de la voile et des régates, où Caillebotte se retire pour jardiner et construire des bateaux. Les Voiliers à Argenteuil, vers 1888, au musée d'Orsay, en disent la métamorphose : des voiles blanches dressées sur une eau bleue, une touche désormais entièrement libre, vibrante, proche de Monet. Le géomètre des Raboteurs s'est fait coloriste du plein vent.
Le long de cette même Seine, en 1884, Caillebotte peint son ami Richard Gallo et son chien Dick. Un homme bien mis avance d'un pas, canne et chapeau, le chien à ses côtés, sur la berge baignée de bleus cristallins et de verts profonds. C'est le portrait d'un monde entre hommes : des amis, des sociétaires de cercle nautique, des promeneurs sans aucune femme au travail dans le cadre. Hors champ se tiennent les vrais ouvriers du fleuve, les bateliers, les lavandières, ceux dont la Seine est l'atelier et non le terrain de jeu. Caillebotte ne les peint pas, mais sa peinture, à force d'exactitude, nous fait sentir cette frontière nette entre ceux qui rament pour le plaisir et ceux qui travaillent l'eau.
C'est peut-être la grande conquête de ces années de rivière. Dans les Régates à Argenteuil qu'il peint au début des années 1890, la touche serrée de ses débuts a entièrement cédé : il ne reste que la lumière sur l'eau, la course des voiles, la joie physique du mouvement. L'homme qui avait appris à voir d'en haut, du balcon et du pont de fer, a fini par s'asseoir au ras de l'eau, dans sa propre barque, parmi ses pareils. Il mourra là, à Petit-Gennevilliers, en 1894, à quarante-cinq ans. Et ce qu'il laissera, ce ne sont pas seulement ses canotiers : c'est aussi une collection des toiles de ses amis, qu'il faudra bien que l'État accepte ou refuse. C'est l'histoire de l'épisode suivant.