Saison 14 · Peindre d'en haut : Caillebotte, fortune, corps et regard · Épisode 05
En 1876, Gustave Caillebotte rédige son testament à vingt-huit ans. Il vient de perdre son père, puis son frère René, à quelques années d'intervalle. Dans ce document, il liste les œuvres qu'il a acquises auprès de ses amis — Monet, Renoir, Pissarro, Sisley, Degas, Cézanne — et les lègue à l'État français avec une exigence précise : qu'elles entrent au Louvre, ou dans un musée public, et non dans un grenier ni un entrepôt administratif. Le geste semble magnifique. Mais avant de le célébrer, regardons d'où vient l'argent qui a rendu tout cela possible.
La fortune des Caillebotte vient des draps militaires. Le père, Martial Caillebotte, a fourni les uniformes de l'armée française pendant les guerres du Second Empire. La guerre fait des morts ; elle fait aussi des rentiers. Gustave hérite d'une position sociale qui lui permet de ne jamais vendre un seul tableau de sa vie. Quand on regarde "Les Périssoires", peint vers 1877 — des hommes aisés qui pagaient sur la rivière Yerres un dimanche — on est dans le monde d'un homme qui choisit ses loisirs. Ses amis peintres, eux, ne choisissent pas toujours.
Les lettres de Monet sont remplies de demandes d'argent — à ses marchands, à ses amis, parfois à Zola. Caillebotte achète ses toiles directement dans l'atelier, parfois bien au-dessus du prix qu'un marchand ordinaire offrirait. Il lui avance aussi des sommes sans contrepartie immédiate. Ce n'est pas de la charité abstraite : c'est une relation de dépendance concrète. Monet le sait. Renoir le sait. Quand Caillebotte organise les expositions impressionnistes et en finance une partie de la logistique, l'amitié est réelle — mais le rapport de pouvoir n'est pas équilibré.
En 1877, à la troisième exposition impressionniste, Caillebotte achète "Le Bal du Moulin de la Galette" de Renoir pour mille cinq cents francs. Le tableau montre une fête populaire à Montmartre — des jeunes gens qui dansent sous les lampions, des corps de classe moyenne basse saisis dans leur plaisir du dimanche. Caillebotte, lui, appartient à une autre classe. Il achète la représentation d'un monde qu'il observe et collectionne. Cette mise à distance — l'œil du rentier sur les loisirs des autres — traverse toute sa collection sans que personne, à l'époque, ne la nomme pour ce qu'elle est.
Le legs Caillebotte inclut plusieurs œuvres de Degas, notamment des scènes de danseuses. Ces "petits rats de l'Opéra" sont, pour la plupart, des enfants d'ouvriers. Leurs mères les amènent à l'Opéra parce que la danse est l'un des rares ascenseurs sociaux accessibles aux corps féminins de la classe ouvrière. Les "abonnés" — hommes fortunés qui paient pour accéder aux coulisses — les regardent comme une propriété. La chaîne qui va du regard de Degas aux pastels dans le salon de Caillebotte passe par une économie de classe et de genre que le mot "collection" recouvre sans l'effacer.
La collection Caillebotte figure peu les femmes peintres. Berthe Morisot est une impressionniste centrale — son "Berceau", présenté à la première exposition de 1874, est une œuvre majeure du groupe — et pourtant elle n'apparaît pas dans le legs. Marie Bracquemond et Eva Gonzalès exposent avec le groupe dans les années 1870 et 1880. Ces absences révèlent les frontières de l'amitié : le réseau de Caillebotte est un réseau d'hommes. On dîne entre soi, on se prête de l'argent entre soi, on s'achète entre soi. Les femmes peintres sont présentes dans les expositions mais absentes des échanges économiques que le mot "mécénat" recouvre d'une seule couche lisse.
Caillebotte meurt le 21 février 1894, à quarante-cinq ans, d'une congestion pulmonaire foudroyante. Son exécuteur testamentaire est Renoir. La négociation avec l'État dure trois ans. Jean-Léon Gérôme, peintre académique influent, s'oppose violemment à l'entrée de ces œuvres dans les collections nationales — il parle d'"ordures". En 1897, l'État accepte finalement trente-huit des soixante-sept tableaux proposés. Vingt-neuf sont refusés. Ce refus dit quelque chose d'important : les impressionnistes ne sont pas encore légitimes aux yeux de l'institution. Caillebotte n'a pas sauvé l'impressionnisme ; il a préservé une partie de son héritage matériel contre la dispersion.
Le récit du mécène sauveur efface aussi un autre acteur : Paul Durand-Ruel. Ce marchand achète en masse, s'endette, organise des expositions à Londres puis à New York. En 1886, le succès américain, c'est lui qui le construit, brique par brique. Caillebotte est un ami qui achète par affection et conviction ; Durand-Ruel est un professionnel qui bâtit un marché international. Les deux rôles sont réels et nécessaires. Mais l'histoire retient plus volontiers le geste du riche que le travail du marchand — parce que la générosité privée fascine là où le commerce embarrasse.
Le mot "mécène" naturalise la richesse et esquive une question plus dérangeante : pourquoi les peintres étaient-ils pauvres ? Parce que le Salon les rejetait. Parce que l'État refusait de les soutenir. Parce que le marché n'avait pas encore intégré leur travail. Caillebotte a compensé une défaillance structurelle avec de l'argent privé. C'est admirable et insuffisant à la fois. Et regarder "Rue de Paris, temps de pluie" — ce grand tableau froid, géométrique, qui montre des bourgeois sous leurs parapluies traversant le nouveau Paris haussmannien — c'est voir un peintre qui connaissait parfaitement les codes de sa classe, qui les maîtrisait, et qui, depuis cette hauteur, regardait ses amis avec une générosité réelle mais jamais sans distance.