Saison 14 · Peindre d'en haut : Caillebotte, fortune, corps et regard · Épisode 03
Le tableau est immense. Deux mètres douze de haut, presque trois de large. À la troisième exposition impressionniste de 1877, il occupe un mur entier. On n'arrive pas devant lui, on est absorbé. Des parapluies noirs, des pavés qui luisent, un ciel gris plombé. Une intersection du quartier de l'Europe, près de la gare Saint-Lazare. Les façades haussmanniennes s'alignent, régulières, en pierre de taille. Tout est neuf. Tout est propre. C'est ce qu'on appelle la modernité parisienne de la IIIe République.
Mais il faut s'arrêter sur ce mot : neuf. Ces rues n'existaient pas vingt ans plus tôt. Le baron Haussmann, préfet de la Seine sous Napoléon III, a rasé le tissu urbain populaire pour tracer ces avenues. Des centaines de milliers d'habitants des classes ouvrières ont été expulsés des arrondissements centraux vers les périphéries. Quand Caillebotte peint cette intersection, le tri est achevé. La ville déjà triée du titre de cet épisode, c'est cela : une scène de classe, pas une scène de ville.
En premier plan, un couple avance vers nous. L'homme porte une redingote sombre, un chapeau haut de forme, un parapluie. La femme est à son bras, corsage boutonné, robe à traîne. Leurs visages sont sérieux, fermés. Ils ne se regardent pas. Ce n'est pas une scène de tendresse mais une scène de représentation sociale. Caillebotte les cadre frontalement, à hauteur d'yeux. On est à leur niveau, ce qui n'est pas anodin.
À droite, un homme seul s'éloigne, dos au spectateur. Il sort du cadre, sans biographie, sans histoire. C'est la foule moderne de Baudelaire : on croise sans voir, on partage l'espace sans se rejoindre. Dans le flou de la pluie, derrière le couple, d'autres silhouettes avec des parapluies noirs. Ce motif répété crée presque une abstraction. Mais regardez : tous sont habillés de la même manière. Même code, même gamme sombre. Une seule classe dans cette rue.
Au centre exact du tableau, un réverbère à gaz coupe la composition de haut en bas. Il partage l'espace en deux : d'un côté le couple, de l'autre l'homme seul. C'est un emblème de la modernité municipale. L'éclairage public, c'est l'État républicain dans la rue. Haussmann y tenait autant qu'aux boulevards. Lumière, ordre, circulation. Le réverbère est exactement à sa place dans ce tableau.
Le sol mouillé est peint avec une précision presque photographique. Les reflets sont là, diffus, sans pittoresque. Ce n'est pas la vibration lumineuse de Monet cherchant l'instant. C'est une surface froide, maîtrisée. Les pavés ronds accumulent l'eau, réfléchissent le gris. Cette manière de traiter le sol dit que la ville n'est pas une fête. C'est un espace à traverser, fonctionnel, tenu. La modernité comme discipline.
Regardons maintenant la femme du couple. Elle est jeune, le visage composé. Elle n'a pas d'agenda propre visible : elle est accompagnée. Ce n'est pas un reproche à Caillebotte en particulier, c'est une loi de l'espace bourgeois haussmannien. Une femme seule dans ces rues au XIXe siècle sans escorte, c'est une catégorie précise : ouvrières, marchandes, femmes du peuple. Pas celles que Caillebotte peint. Les siennes sont toujours encadrées, tenues.
La perspective mérite qu'on s'y attarde. Caillebotte utilise un angle légèrement en plongée avec un effet de grand angle qui écrase les distances. Le résultat est une immersion totale et une forme de surveillance tranquille. On embrasse la scène, on la domine sans ostentation. C'est le regard de quelqu'un qui vit dans ces quartiers, qui les connaît de l'intérieur, qui n'a pas besoin de les admirer de loin parce qu'il en est.
Caillebotte avait trente ans en 1877. Il était rentier. Son père avait fait fortune dans les tissus militaires pendant les guerres du Second Empire. Cette richesse lui permettait de peindre sans vendre, d'acheter les toiles de Monet, Renoir, Pissarro, de financer les expositions impressionnistes. Le canon le présente volontiers comme un sauveur généreux. C'est vrai et incomplet. Cette générosité était possible parce qu'il était riche, et cette richesse s'était construite dans l'économie de la guerre.
Ce tableau sera légué à l'État avec la collection Caillebotte après sa mort en 1894. Il est aujourd'hui à l'Art Institute de Chicago, acheté en 1964. Ce déplacement dit quelque chose sur les circuits du patrimoine : l'impressionnisme a fini par incarner une certaine idée de la France bourgeoise exportée comme marque mondiale. La rue sous la pluie, les pavés propres, les parapluies noirs, c'est devenu une image de Paris. Sans la mention de qui a été expulsé pour que cette rue existe.