Saison 14 · Peindre d'en haut : Caillebotte, fortune, corps et regard · Épisode 02
En 1875, Gustave Caillebotte soumet au jury du Salon officiel une toile de grand format : trois hommes à genoux sur un plancher de bois blond, le dos courbé, qui rabotent le parquet d'un appartement parisien. Le jury la refuse. La raison invoquée : vulgarité. Ce mot mérite qu'on s'y arrête. Vulgarité du sujet, de ces corps au travail que l'art d'État n'est pas supposé fixer. Ce rejet dit tout d'un système artistique qui accepte les chairs dénudées dans la mythologie et les refuse dans le labeur quotidien.
Regardons d'abord ce que fait Caillebotte avec la perspective. La ligne de fuite est violente, presque agressive. Le plancher s'enfonce en diagonale vers une fenêtre en fond, et cet effet de plongée place le spectateur debout, dominant. On regarde de haut. Pas seulement au sens littéral, parce que les hommes sont à genoux et nous sommes debout, mais au sens social : c'est le regard du propriétaire, de celui qui a commandé ce parquet, qui traverse pièce et ouvriers comme il traverserait un tableau de comptabilité.
Les trois hommes sont torse nu. Leurs dos sont larges, musclés, brillants d'une sueur rendue par la lumière froide qui entre de la rue. Caillebotte peint ces corps avec une précision anatomique rare dans le groupe impressionniste : il a étudié sous Léon Bonnat, peintre académique, et ça se voit. Les muscles jouent sous la peau, les bras sont tendus dans l'effort. Mais ces corps, si précisément rendus, n'ont pas de visage. Les têtes sont baissées, absorbées par la tâche. Nous ne connaîtrons jamais leurs noms.
L'appartement lui-même parle. La fenêtre au fond donne sur un balcon en fer forgé, celui des immeubles haussmanniens que Caillebotte connaît de l'intérieur, parce qu'il en habite. Les moulures des boiseries sont visibles. La pièce est grande, lumineuse, vide de tout meuble pendant le chantier. C'est un appartement bourgeois en train d'être rendu habitable, c'est-à-dire en train d'être transformé par la main-d'œuvre ouvrière pour être rendu au confort d'une classe qui n'aura pas à se courber.
Au premier plan, les outils : des rabots, des copeaux de bois qui s'enroulent comme des frisures claires sur le plancher sombre. Et là, entre les hommes, une bouteille de vin. Ce détail a aussi choqué les jurés du Salon. L'alcool au travail, la vie réelle des ouvriers qui boivent pour tenir, c'est une réalité que l'art officiel ne veut pas voir. Caillebotte la pose là, tranquillement, sans morale ni attendrissement.
Revenons à l'ensemble de la toile. Ce qui frappe, c'est le silence. Pas de bruit de fond, pas de collectif revendicatif. Trois hommes qui travaillent, seuls dans une pièce vide, sous le regard d'un peintre qui se tient debout derrière eux. Caillebotte n'est pas Courbet : il ne glorifie pas le prolétariat, il ne cherche pas la solidarité de classe. Il regarde. Et son regard est honnêtement celui de sa position : un homme fortuné qui observe ceux qui rendent possible son confort.
La posture des travailleurs mérite une attention particulière. À genoux, penchés en avant, ils occupent le bas de la composition. Le buste s'incline selon l'angle du rabot. Ce n'est pas une posture choisie : c'est la contrainte du métier, la géographie imposée par un travail répétitif. Les médecins du XIXe siècle commençaient à décrire ce que les historiens du corps au travail nomment aujourd'hui les déformations professionnelles : genoux abîmés à quarante ans, douleurs lombaires chroniques, dos cassé. La peinture montre le geste, elle tait le prix payé sur la durée.
La toile sera montrée en 1876, lors de la deuxième exposition impressionniste. Caillebotte y participe pour la première fois, et il présente cette toile refusée l'année d'avant. Les critiques sont partagés. Certains saluent la modernité du regard, d'autres continuent de trouver le sujet indigne. Mais l'œuvre existe, elle circule, elle dérange. Et c'est précisément parce qu'elle met en tension deux réalités que l'époque préfère tenir séparées : la beauté formelle et le travail ouvrier.
La lumière de cette peinture est froide, grise, presque nordique. Rien de la chaleur lumineuse que l'on associe à l'impressionnisme de Monet ou de Renoir. Caillebotte peint un Paris intérieur, un Paris de pierre et de bois, loin des guinguettes et des jardins. Cette lumière dit quelque chose d'honnête sur la réalité des chantiers et des logements ouvriers : on ne travaille pas dans la lumière de la fête. On travaille dans la lumière de ce qui reste à faire.
Ce que Les Raboteurs de parquet nous donne à voir, c'est la structure même de la modernité parisienne : des appartements neufs, du bois blond, de l'espace, et des hommes sans nom ni visage qui rendent cela possible. Caillebotte ne cache pas la relation de domination, il la met en perspective, littéralement. La question qu'on peut poser devant cette toile aujourd'hui, c'est celle-ci : peut-on admirer la beauté formelle d'un tableau qui reproduit, si clairement, le regard du dominant sur le dominé ? La réponse n'est pas un choix. C'est une tension. Et c'est dans cette tension que l'œuvre reste vivante.