Saison 14 · Peindre d'en haut : Caillebotte, fortune, corps et regard · Épisode 01
Regardez cette peinture. Nous sommes à Yerres, à vingt kilomètres au sud de Paris. Des femmes en robes claires lisent ou cousent sous la lumière d'été. La propriété s'étend derrière elles : pelouse, allées, bâtiments de maître. Caillebotte l'a peint en 1876, une des années décisives de l'impressionnisme. Mais avant de parler de peinture, il faut parler de cette propriété. Comprendre d'où vient cet espace, ce calme, cette fortune visible dans chaque coup de pinceau.
Le domaine de Yerres appartient à la famille depuis 1860, acheté par le père, Martial Caillebotte. Né en 1799, il s'est enrichi dans le commerce du drap militaire, ces grandes pièces de laine sombre qui servent à confectionner les uniformes de l'armée française. Son négoce prospère parce que la France du dix-neuvième siècle ne manque pas de guerres. La Crimée, la guerre d'Italie, l'expédition du Mexique : chaque conflit représente des commandes, des contrats, de l'argent qui revient dans les poches du fournisseur.
La guerre de 1870 contre la Prusse est celle qui consolide la fortune. La France est défaite, Paris assiégée. Mais pour les fournisseurs de l'armée, les commandes ne s'arrêtent pas à la défaite. La mobilisation, la reconstitution des régiments, la résistance dans les provinces : tout cela consomme du tissu. Martial père meurt en 1874, laissant ses biens à ses trois fils, Gustave, Martial et René. Gustave a vingt-six ans. Il hérite d'une fortune qui lui permettra de ne jamais avoir besoin de vendre un tableau.
Un an après l'héritage, Gustave peint les Raboteurs de parquet. Trois hommes torse nu, penchés sur le plancher, bras qui poussent les outils de raclage. Caillebotte les peint d'en haut, depuis la position du propriétaire qui observe. Le tableau est souvent lu comme une valorisation du travail manuel, une rupture avec la peinture académique. C'est vrai. Mais c'est aussi le regard d'un homme qui peut peindre des ouvriers précisément parce qu'il n'en est pas un. Le Salon officiel refuse la toile : trop vulgaire comme sujet. Caillebotte n'a pas besoin du Salon.
Regardez le détail de ces corps. Les muscles tendus, la peau qui brille, le plancher qui résiste. Caillebotte travaille la lumière sur la peau avec une précision rigoureuse. Il y a dans ce tableau une tension qu'il ne résout pas : il admire ce qu'il montre, il le peint avec soin, mais il reste de l'autre côté, debout, propre, en position haute. La beauté de l'exécution et l'asymétrie du regard coexistent dans la même toile.
La même année, il peint Jeune homme à sa fenêtre. Un homme de dos, en veste sombre, se tient au balcon d'un appartement bourgeois et regarde le boulevard en dessous. La rue est nette, haussmannienne. Ce tableau donne son nom à toute notre saison : peindre d'en haut. Ce n'est pas une métaphore. C'est une description de la position sociale depuis laquelle Caillebotte produit son œuvre. Il observe la ville et ses habitants depuis l'étage supérieur, avec toute la liberté que cela implique.
En 1877, il peint Paris, temps de pluie. La place de Dublin, les grands immeubles haussmanniens, des bourgeois sous leurs parapluies. Tout est propre, cadré, géométrique. Cette ville a été démolie et reconstruite pour permettre aussi la répression des insurrections. En 1871, la Commune est écrasée dans ces rues : trente mille morts, des déportations massives. Caillebotte peint les mêmes rues six ans plus tard. Elles ressemblent désormais à de la modernité apaisée. L'histoire a été refaite, comme les façades.
Dans les Portraits à la campagne, les femmes de la famille lisent dans le parc de Yerres. Elles ne travaillent pas pour vivre, ce qui était en 1876 le privilège d'une infime minorité. Le drap militaire vendu aux armées françaises, les morts des guerres du siècle, la répression de la Commune : tout cela a rendu possible cette après-midi oisive, cette lumière, ce calme que Caillebotte peint avec tendresse. La beauté du tableau et la source de son existence ne s'annulent pas. Elles s'éclairent.
Qui entretient le domaine de Yerres ? Des jardiniers, des domestiques, des bateliers sur la rivière. Caillebotte les peint parfois, en marge, brièvement. La fortune produit un espace de beauté que certains habitent et que d'autres entretiennent. La peinture enregistre surtout les premiers. Ce n'est pas une exception caillebottienne : c'est la règle dans l'art bourgeois du dix-neuvième siècle. Mais chez Caillebotte, le fait de peindre parfois les travailleurs rend l'asymétrie plus visible, parce qu'on la voit se constituer dans l'acte même de regarder.
Quand le canon dit que Caillebotte a sauvé l'impressionnisme, il dit quelque chose de vrai dans les faits. Ses achats systématiques, les cinquante-cinq toiles léguées à l'État à sa mort en 1894, ont constitué une part décisive de la collection nationale. Mais sauver avec quoi ? Avec de l'argent généré par les guerres du siècle, converti en mécénat culturel. La générosité est réelle. La source est historique. On ne comprend vraiment l'une qu'en regardant l'autre. C'est de ça que parle cette saison, et on commence ici.