Saison 14 · Peindre d'en haut : Caillebotte, fortune, corps et regard · Épisode 01

L'argent de la guerre : la fortune Caillebotte

Regardez ce trottoir. On le voit de très haut, presque à la verticale, comme penché par-dessus une rambarde. Un banc vert, la couronne ronde d'un arbre taillé, et un passant minuscule qui traverse la bande de pavé. C'est tout. Caillebotte a peint ce Boulevard vu d'en haut vers 1880, et l'image bascule presque dans l'abstraction : le sol devient une surface plate, un damier de gris et de vert où l'arbre n'est plus qu'un disque. Aucun autre impressionniste n'a osé ce point de vue plongeant, cette chute du regard sur la ville. Avant même de savoir qui est ce peintre, on sait une chose : il regarde d'en haut. C'est sa signature, et c'est par là qu'il faut entrer.

Quatre ans plus tôt, en 1876, il avait déjà fixé cette position dans une toile devenue célèbre, Jeune homme à sa fenêtre. Son frère cadet René se tient de dos, mains aux hanches, silhouette sombre découpée à contre-jour devant le boulevard Malesherbes. Il domine la rue depuis l'appartement familial, un étage bourgeois aux belles moulures. Le spectateur, lui, regarde celui qui regarde. Gustave Caillebotte est né à Paris en 1848, dans une famille très riche ; il n'aura jamais besoin de vendre une seule toile pour vivre. Ce jeune homme accoudé à sa fenêtre, c'est sa classe, et c'est un peu lui : l'héritier qui possède la vue.

D'où vient cet argent ? Une autre toile de 1876 le dit à voix basse : Le Déjeuner. Une table dressée, vue de haut encore, où la nappe blanche, l'argenterie, les carafes de cristal et les assiettes à filet d'or accrochent la lumière. La mère et le frère Martial déjeunent en silence dans une salle à manger feutrée. Tout, ici, respire l'aisance épaisse, le service stylé, la fortune installée. Cette fortune, le père l'a bâtie sous le Second Empire en fournissant l'armée : literie, couvertures, toiles et textiles militaires. L'argent de la guerre. Le père meurt en 1874, la mère en 1878 ; Gustave hérite très jeune d'une rente qui le libère du marché et lui laisse tout le loisir de peindre, et bientôt d'acheter les toiles des autres.

Cette liberté, il l'emploie d'abord à apprendre le métier, sérieusement. Voyez Jeune homme jouant du piano, toujours en 1876 : Martial, le frère, penché sur le clavier dans l'appartement de la rue de Miromesnil. Le tapis à ramages, le bois verni du piano, le velours du fauteuil sont rendus avec un fini lisse, un dessin ferme, un modelé patient. Rien d'esquissé, rien de tremblé. C'est que, avant l'impressionnisme, Caillebotte est passé par l'atelier du peintre académique Léon Bonnat, puis par l'École des Beaux-Arts, où il entre en 1873. Il en gardera toute sa vie une perspective réglée presque à la règle et un contour net. Remarquez d'ailleurs la coupe : le piano est tranché par le bord droit de la toile, et au mur, des cadres dorés sont sectionnés par le haut. Ce cadrage abrupt, il l'a appris dans l'estampe japonaise et dans la photographie, qui le passionnent. Il sera le réaliste parmi les impressionnistes : chez lui, c'est le sujet et l'angle qui sont modernes, pas encore la touche.

L'aisance a aussi sa campagne. En 1876, dans Portraits à la campagne, quatre femmes de la famille sont assises au jardin, trois cousant, une lisant, sous une lumière verte tamisée par les feuillages. La toile est peinte dans la propriété d'Yerres, au sud de Paris, que le père avait achetée. Le parterre de fleurs rouges au fond, les robes sombres, les fauteuils d'osier installent un loisir tranquille, sans hâte, celui d'un milieu qui a le temps. Caillebotte y travaille la lumière de plein air comme ses amis, mais sans jamais dissoudre les formes : les visages restent dessinés, les mains précises sur l'ouvrage. C'est le décor de l'argent, peint de l'intérieur, par quelqu'un qui en est.

Revenons à la ville et à la hauteur, car c'est là qu'il invente. Un balcon, boulevard Haussmann, vers 1880 : un homme en redingote, de dos, accoudé à une rambarde de fonte ouvragée qui occupe tout le premier plan, ses volutes noires barrant la toile comme une grille. Au-delà, le boulevard plonge, écrasé, lointain. Le balcon est le poste d'observation favori de Caillebotte, la station de l'homme aisé qui contemple la rue sans jamais y descendre. La fonte au premier plan, nette et proche, contre le gris flou du trottoir tout en bas : la composition elle-même dit la distance. On voit la ville, on ne la touche pas.

Et quand il monte plus haut encore, c'est la ville entière qu'il prend. Vue de toits, sous-titrée Effet de neige, peinte en 1878 et conservée aujourd'hui au musée d'Orsay, n'offre plus aucune rue, aucun passant : rien qu'une mer de toits parisiens sous la neige, cheminées de brique, lucarnes, pignons, dans une gamme de gris bleutés et de blancs sourds. La perspective y est presque supprimée ; il ne reste qu'un assemblage de plans serrés, un paysage de zinc et d'ardoise vu depuis une mansarde, où la neige pose ses touches blanches sur chaque arête. Pas une figure, pas une anecdote : rien que la matière de la ville et le froid. C'est l'un des plus beaux silences de tout l'impressionnisme. Et c'est encore le même geste : posséder du regard, d'en haut, l'étendue entière.

Ce regard, pourtant, n'est pas seulement celui d'un riche désœuvré. Dans Intérieur, femme à la fenêtre, de 1880, une femme contemple le boulevard tandis qu'un homme lit, calé dans le confort capitonné d'un salon. La toile pourrait n'être qu'un cocon bourgeois de plus. Mais Caillebotte va bientôt retourner cette hauteur contre son propre milieu : ce même œil qui surplombe les boulevards et possède les toits va se pencher, dès le prochain épisode, sur le plancher d'un appartement et sur trois hommes à genoux qui le rabotent. La position, elle, ne change pas. Ce qu'elle choisit de regarder, si.

← Saison 14 · Sommaire