Saison 12 · Renoir : la joie de qui ? · Épisode 09

Suzanne Valadon, 1887-1938 : hors cadre

Un visage de jeune fille, dessiné au fusain et rehaussé de pastel. La bouche est dure, fermée, sans un sourire. Les yeux nous fixent sans douceur. Le contour est cerné d'un trait noir, franc, presque brutal, l'exact contraire de la chair nacrée que Renoir caresse depuis huit épisodes. Cet autoportrait de 1883, aujourd'hui au Centre Pompidou, est la première œuvre signée et datée de Suzanne Valadon. Elle a dix-huit ans. Et ce trait sans complaisance, c'est celui d'une femme qui, au même moment, gagne sa vie en posant nue pour les autres.

Vous l'avez croisée il y a quelques épisodes, en robe de satin blanc, le buste cambré dans les bras d'un danseur. C'est elle, le modèle de Danse à la ville, peint par Renoir cette même année 1883, aujourd'hui à Orsay. Renoir l'appelle Maria. Avant lui, elle a posé pour Puvis de Chavannes, pour Toulouse-Lautrec. Du haut de l'estrade du modèle, immobile des heures, elle regarde la main du peintre, la charge du pinceau, l'ordre des couleurs sur la palette. Elle apprend en se taisant. Et un jour, elle passe de l'autre côté du chevalet.

Ce qu'elle rapporte de l'autre côté, c'est d'abord un trait. Vers 1890, Degas découvre ses dessins et reste saisi : une ligne nerveuse, mordante, qui cerne le corps sans le flatter. Il lui achète des feuilles, la présente à Vollard et à Durand-Ruel, et lui enseigne le vernis mou, cette gravure aux lignes profondes, aux contours épais et sombres. En 1895, Durand-Ruel expose douze de ses eaux-fortes de femmes à leur toilette. Dans l'une, La Toilette, petite planche carrée conservée à Washington, tirée en brun et noir sur papier vergé, une baigneuse se penche, et le cerne creusé dans le cuivre, épaissi à l'essuyage, dessine un corps qu'aucune galanterie n'adoucit. En 1894, elle est la première femme admise à exposer à la Société Nationale des Beaux-Arts.

Puis vient la couleur, et l'audace. En 1909, elle peint Adam et Ève, grande toile aujourd'hui au Centre Pompidou. Le couple nu, c'est elle et André Utter, son compagnon de vingt-trois ans son cadet. Ève tend la main vers la pomme, le corps enlacé à celui d'Adam, sans serpent, sans drame, en plein air. Les contours sont noirs, les chairs posées en aplats fermes, sans le moindre fondu, devant un rideau de feuillage vert sombre et de fruits qui ferme l'espace. C'est sa première scène en extérieur, et l'on pense que c'est aussi le premier tableau d'une femme montrant un couple nu exposé en public. Pour le présenter au Salon de 1920, elle ajoutera des feuilles sur le sexe d'Utter, un repentir imposé, non par pudeur.

Deux ans plus tard, en 1911, La Joie de vivre, aujourd'hui au Metropolitan de New York, pousse le renversement plus loin. C'est une vaste toile, plus de deux mètres de large : quatre femmes nues ou demi-nues s'étendent dans un paysage de collines, et un homme nu, debout à gauche, les regarde, encore Utter. Là où Renoir aligne ses baigneuses anonymes pour le plaisir de l'œil, Valadon installe un corps d'homme comme objet du désir, sous le regard des femmes. Les poses sont anguleuses, les anatomies un peu rudes, les couleurs franches et juxtaposées. Rien de la nacre, tout du dessin assumé. Le programme du nu, qu'on a vu se construire chez Renoir, se retourne ici comme un gant.

En 1912, elle se peint au centre des siens, dans Portraits de famille, à Orsay. Autour d'elle, sa mère, Utter, et son fils Maurice Utrillo, déjà peintre. Elle reprend les codes du portrait de famille bourgeois, la pose grave, l'alignement, mais elle se place au milieu, droite, en matriarche, et désigne le groupe comme une scène un peu jouée dont elle tient les fils. Les visages sont modelés par larges plans, cernés de sombre, sans flatterie pour personne, à commencer par elle-même.

En 1914, dans Le Lancement du filet, à Nancy, le même Utter apparaît trois fois, entièrement nu, dans trois moments du geste de lancer le filet. Le prétexte de pêche compte peu : ce qui l'intéresse, c'est le corps masculin vu sous tous les angles, musclé, désirable, dessiné d'un trait ferme qui en sculpte les volumes. Une femme peint l'académie du nu d'homme comme les hommes ont peint des Vénus pendant des siècles. Le scandale n'est plus dans le sujet, il est dans l'inversion tranquille du regard.

En 1921, La Poupée délaissée, au musée des femmes artistes de Washington, montre sa manière mûre. Sur un lit, une femme habillée essuie une fillette nue, un ruban rose dans les cheveux. L'enfant se détourne et s'observe dans un miroir à main, tandis qu'au sol gît une poupée au même ruban, abandonnée. Couleurs vives, contours noirs, motifs de tissu qui se répondent du couvre-lit au ruban, formes simplifiées, corps un peu disloqués : toute sa manière mûre est là. Et le sujet, le seuil de l'adolescence, le corps qui change, est peint par quelqu'un qui a connu ce corps depuis l'autre côté du chevalet, et qui ne le farde pas.

Et tout au bout, en 1931, elle se peint encore, à soixante-six ans, les seins nus, dans un dernier autoportrait sans complaisance. Le buste tombe, le visage est marqué, le trait reste dur, le même trait que dans le fusain de ses dix-huit ans. Entre les deux, toute une vie passée des deux côtés du chevalet. Souvenez-vous de la longue chaîne des modèles de Renoir : Lise, Margot, Aline, Gabrielle, des présences tenues hors champ par leur seul statut de muse. Valadon est celle qui a saisi le pinceau et peint le corps à son tour. Renoir refermé, nous quittons la chair heureuse pour la lumière elle-même : le prochain bloc s'ouvre sur Monet.

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