Saison 12 · Renoir : la joie de qui ? · Épisode 08

Gabrielle Renard : faire tourner l'atelier de Cagnes

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On commence par un tableau peint vers 1895, conservé à l'Orangerie de Paris : une femme jeune aux cheveux sombres tient dans ses bras un nourrisson. C'est Gabrielle Renard. Le bébé s'appelle Jean. Il deviendra l'un des plus grands cinéastes du vingtième siècle. Pour l'instant, il a quelques mois, et Gabrielle a seize ans. Elle vient d'arriver depuis Essoyes, un village vigneron de l'Aube, village natal d'Aline Charigot, la femme d'Auguste. Elle est venue pour s'occuper de l'enfant. Ce qu'on ne voit pas encore, c'est qu'elle va rester vingt ans.

Essoyes est un monde rural et laborieux. Gabrielle y est née en 1878, fille d'une famille de vignerons. Partir en ville travailler dans une maison bourgeoise est le sort ordinaire des filles des villages à cette époque. Chez les Renoir, elle est à la fois cousine éloignée d'Aline et employée de maison. Cette ambiguïté ne se résoudra jamais complètement. Le tableau de l'Orangerie la montre tenant Jean avec une intimité qui n'a rien d'une posture de service — et pourtant c'est bien du service qu'on lui demande, chaque jour, entre les bains de l'enfant et les poses pour le peintre.

En 1903, la famille s'installe à Cagnes-sur-Mer dans une propriété qu'on appelle Les Collettes. Renoir a soixante-deux ans. L'arthrite rhumatoïde le dévore depuis des années : ses doigts se recroquevillent, ses genoux et ses coudes se figent. La lumière du Midi lui plaît, mais peindre est devenu une lutte physique quotidienne. Les pinceaux sont parfois noués à sa main avec du linge pour qu'il puisse les maintenir. C'est dans ce contexte que le rôle de Gabrielle change radicalement. Elle n'est plus seulement la nourrice. Elle devient l'une des conditions matérielles de la peinture.

Les chroniques de l'atelier racontent ce que les toiles ne montrent pas : Gabrielle organise chaque matin l'espace de travail, sort les châssis, ouvre les tubes, aide le peintre à s'asseoir et à se repositionner. Elle règle l'angle de la toile, gère les modèles qui viennent poser, tient la maison pendant que les fils grandissent. Ce travail logistique et physique, invisible dans les tableaux, est pourtant ce qui permet à la peinture d'exister. Sans lui, les grandes séries de nus clairs et de scènes de jardin que Renoir produit à Cagnes n'auraient pas vu le jour sous cette forme.

Pendant toutes ces années, Renoir la peint des centaines de fois. On la reconnaît dans les toiles tardives : nuque brune, épaules larges, regard tranquille et direct. Elle pose nue pour les études de corps de la période Cagnes, elle pose en robe dans les jardins, avec un livre, avec une rose. Ce n'est pas la seule relation peintre-modèle longue de l'époque. Mais vingt ans de présence, c'est exceptionnel. Ce que cela implique pour Gabrielle — quels accords tacites, quels refus impossibles dans le cadre d'une relation de dépendance — elle n'en a pas laissé de témoignage écrit.

Certains portraits tardifs la montrent avec une rose épinglée dans les cheveux, le col largement ouvert, le buste dénudé sous la lumière méridionale. On peut regarder ces toiles comme de purs objets picturaux. On peut aussi se demander ce que voir signifie ici : qui regarde, depuis quelle position, avec quelle liberté de refuser d'être vu ? Gabrielle tient le regard du peintre sans fléchir dans plusieurs de ces portraits. Ce regard stable est réel — et il est tout ce qu'on a. Le reste appartient à un silence que la structure de l'atelier du maître a produit.

Jean Renoir, devenu cinéaste, a écrit ses souvenirs d'enfance. Il parle de Gabrielle avec une affection singulière. Il dit qu'elle lui a appris à regarder, qu'elle l'emmenait voir des spectacles de guignol, qu'elle lui racontait des histoires. Il dit qu'après ses parents, elle était la personne la plus importante de la maison. Ce témoignage est précieux, mais c'est celui d'un enfant qui se souvient — Gabrielle y reste une figure maternelle et affectueuse, pas tout à fait une personne avec ses propres projets et ses propres désirs. Le récit lui donne de la chaleur sans lui rendre d'épaisseur.

Vers 1914, Gabrielle Renard épouse Conrad Slade, un peintre américain qui fréquente Les Collettes. Elle quitte la maison Renoir. Auguste meurt en décembre 1919. Gabrielle et son mari s'installent aux États-Unis. Elle finira sa vie à Beverly Hills en 1959. Quatre-vingt-un ans, de la vigne d'Essoyes aux collines de Californie. Ce parcours-là, presque personne ne le racontait avant que des chercheurs commencent à s'intéresser aux modèles comme sujets plutôt que comme surfaces. Il ne tient pas dans les cadres des portraits. Il dépasse les bords de tous les tableaux où Renoir l'a enfermée.

La saison pose la question depuis le début : la joie de qui ? Les toiles des années Cagnes sont douces, lumineuses, sensuelles. Elles ont été rendues possibles par le travail quotidien, discret et non reconnu comme travail artistique, d'une femme venue d'Essoyes à seize ans. Gabrielle Renard n'est pas un personnage secondaire de la biographie d'Auguste Renoir. Elle est l'une des conditions matérielles de l'œuvre tardive. Regarder les toiles de Cagnes en sachant cela, c'est voir deux choses à la fois : la beauté du tableau, et ce qu'il a fallu pour qu'il existe.

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