Saison 12 · Renoir : la joie de qui ? · Épisode 04

Marguerite Legrand dite Margot : peindre le corps qui décline

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Nous sommes en 1876, sur la butte Montmartre. Renoir loue un jardin, peint, invite des amis. Parmi ceux qui gravitent autour de lui, il y a une jeune femme que tout le monde appelle Margot. Son vrai nom est Marguerite Legrand. Elle a peut-être vingt ans. Elle vient du quartier. Elle pose pour lui.

Le Bal du moulin de la Galette est au musée d'Orsay : une grande toile, de la foule en plein air, un dimanche après-midi sous les arbres. De la lumière filtrée, des robes claires, des corps qui dansent. Renoir a peint ce tableau sur place, plusieurs mois durant. Il choisit de montrer le peuple de Montmartre, les grisettes, les étudiants, les ouvriers en habit du dimanche. C'est un tableau de fête, mais une fête populaire — pas les salons bourgeois.

Margot est dans ce tableau. Elle est au premier plan, identifiée par les contemporains qui fréquentaient le lieu. Son visage est tourné vers quelqu'un. Elle est là, vivante, dans ce geste, dans ce regard. Ce qui frappe, quand on sait ce qui va suivre, c'est précisément ça : la vie dans ce corps, dans ce moment d'appartenance à la fête.

La même année, Renoir peint La Balançoire. Un tableau de jardin, également au musée d'Orsay. Une femme debout sur une balançoire, dans une robe à rayures bleues et blanches. Deux hommes regardent vers elle. La lumière tombe en taches à travers les feuilles. Le tableau est léger, aérien, presque sans sujet apparent.

Mais regardons ce que le tableau organise dans l'espace. La femme sur la balançoire, c'est Margot. Elle est haute, éclairée, centrale. Les hommes sont en dessous d'elle, et c'est eux qui regardent. Margot ne regarde personne. Elle est un point focal lumineux. Ce n'est pas le regard d'une personne représentée dans sa subjectivité — c'est une surface pour peindre la robe rayée, les reflets verts sur le tissu blanc. La beauté est réelle. Mais elle fonctionne en effaçant l'intériorité de la femme qui y figure.

Qui est Marguerite Legrand dans la réalité de 1876 ? Elle ne laisse pas de lettre connue, pas de journal. Elle vit dans un quartier ouvrier de Montmartre, dans des conditions que les tableaux ne montrent pas. La grisette, terme courant de l'époque, désigne ces jeunes femmes des classes populaires, économiquement vulnérables, dont la réputation est toujours suspecte aux yeux des classes moyennes et bourgeoises. Renoir l'aime bien — mais Renoir ne change pas sa condition.

Il y a une asymétrie structurelle dans toute relation peintre-modèle au dix-neuvième siècle. Le peintre gagne en réputation. Il vend les tableaux. Le modèle perçoit un cachet journalier, modeste, non indexé sur la valeur future de l'œuvre. Quand La Balançoire sera revendue des décennies plus tard à la génération suivante, Margot ne touchera rien. Son image lui a été payée une fois. Son corps a servi à faire un tableau qui survivra à son corps. Cette économie-là est invisible dans la douceur lumineuse de la toile.

En 1879, Marguerite Legrand tombe malade. La fièvre typhoïde, vraisemblablement. Renoir va la voir à l'hôpital, paie une partie des soins, selon les sources épistolaires de l'époque. Elle a peut-être vingt-trois ou vingt-quatre ans. Elle meurt. Et il n'y a pas de tableau de Margot malade.

Voilà le cœur de cet épisode. L'impressionnisme tel que Renoir le pratique est un art du corps en santé — qui danse, qui nage, qui se promène au bord de l'eau. Quand le corps décline, il sort du cadre. Margot disparaît des tableaux au moment où son corps défaille. Le déclin réel n'a laissé aucune image. Ce que l'impressionnisme ne peint pas est aussi un choix, aussi révélateur que ce qu'il peint.

Ce qui reste de Marguerite Legrand, c'est la femme sur la balançoire, c'est la silhouette dans la foule du moulin de la Galette. Une image de joie, de légèreté, de lumière dominicale. Cette image est belle et réelle. Mais elle est partielle. Elle nous dit comment Renoir l'a regardée, pas comment Margot s'est vécue. Elle ne dit pas si elle aimait poser, si elle avait d'autres désirs, ce qu'elle pensait des hommes qui la regardaient dans le jardin.

Peindre le corps qui décline : ce serait peindre ce que l'impressionnisme refuse de voir. Renoir ne le fait pas. Ce n'est pas une critique facile — aucun peintre impressionniste n'est l'historien du malheur. Mais Marguerite Legrand a vécu. Elle a posé. Elle est morte à moins de trente ans, d'une maladie qu'elle n'avait pas les moyens d'éviter. Et ce qu'il en reste, ce sont des robes rayées dans la lumière verte des arbres. C'est tout. Et c'est beaucoup. Et c'est insuffisant.

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