Saison 12 · Renoir : la joie de qui ? · Épisode 03

Lise Tréhot : sept ans de compagnonnage, une disparition

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En 1868, au Salon de Paris, un grand format retient l'attention. Presque deux mètres de haut : une femme en robe blanche sous un arbre, une ombrelle noire qui tranche sur la lumière d'été. Le tableau s'intitule simplement "Lise". Son auteur, Auguste Renoir, a vingt-six ans, et cette toile est son pari le plus ambitieux à ce stade de sa carrière. Il vient du monde ouvrier de Limoges, a peint des porcelaines à treize ans pour aider sa famille à joindre les deux bouts, et cherche maintenant à s'imposer dans le monde des Beaux-Arts. Le Salon l'accepte. Mais qui est Lise, exactement ?

Regardons son visage de près. Il est calme, légèrement détourné. Elle ne regarde pas le spectateur. Cette posture n'est pas indifférence : c'est une façon de ne pas se livrer entièrement. Lise Tréhot a dix-neuf ou vingt ans lorsque Renoir commence à la peindre, vers 1865. Elle est la fille d'un maître de poste de la région parisienne. Ils vivent ensemble, ils sont compagnons de vie, et vont le rester sept ans. Mais dans les livrets du Salon, elle n'existe qu'en tant que prénom. Pas de nom de famille. Pas d'état civil. Juste "Lise".

Pour situer le monde de Renoir à ce moment-là, regardons "Le Cabaret de la mère Anthony", peint en 1866 à Marlotte, en forêt de Fontainebleau. Il y représente ses amis peintres attablés, dont Alfred Sisley. En arrière-plan, une servante s'affaire. Elle n'a pas de nom dans le titre, ni dans les commentaires du temps. Renoir connaît pourtant ce monde des deux côtés du comptoir : il a lui-même travaillé la porcelaine, le bois peint, les décors de café. Mais une sensibilité de classe ne suffit pas à déplacer le regard que l'on pose sur les femmes.

La même année que "Lise", Renoir peint Lise une nouvelle fois, déguisée en Diane chasseresse. Elle est nue, un cerf mort à ses pieds, un carquois sur l'épaule. Le recours à la mythologie est une stratégie ancienne et très efficace : elle permet de présenter un nu au Salon sans s'exposer à l'accusation d'indécence. La déesse est un laissez-passer. Mais la tension reste là pour qui veut la voir. Ce corps est contemporain, reconnaissable. Le masque antique ne le cache pas : il le rend simplement acceptable aux yeux du jury.

En 1868, il la peint autrement encore. "En été, La Bohémienne" montre Lise les cheveux lâches, l'air vague, vêtue simplement. Le titre lui assigne une catégorie sociale précise : bohémienne désigne une femme sans attache reconnue, une femme que le regard masculin peut saisir sans devoir les égards réservés aux bourgeoises. C'est une étiquette commode pour le marché de l'art. Elle signale que le modèle est accessible au regard sans protocole. L'étiquette dit tout sur le système. Elle ne dit presque rien sur la femme.

En 1870, Renoir la déguise en odalisque, dans le sillage de l'orientalisme hérité de Delacroix. Costumes d'emprunt, décor fantasmé, corps de femme présenté au collectionneur. L'orientalisme pictural est une forme de domination par l'image : il projette sur les corps des femmes d'un ailleurs inventé tout ce que la morale bourgeoise refuse à la femme française réelle. Lise Tréhot devient le support d'une fiction qui n'a aucun rapport avec elle. Son visage est là, reconnaissable. Sa personne est, elle, entièrement absente du tableau.

La même année, "Baigneuse au griffon" la montre debout, vêtements posés à ses pieds, un petit chien à ses côtés. Un nu en extérieur, moins codifié que "Diane chasseresse", plus direct dans sa proposition. Cette toile sera envoyée à Rio de Janeiro en 1872, pour l'exposition internationale du Brésil. Le corps de Lise traverse un océan sans que son nom figure dans aucune notice d'exposition. Elle n'est pas informée. Elle ne consent pas. Elle n'est pas partie.

"La Promenade", conservée au J. Paul Getty Museum, montre Lise aidée par un homme à franchir un talus boisé. La scène paraît douce, presque quotidienne. Lui se tient en hauteur et lui tend la main ; elle est dans le mouvement d'être hissée, les bras levés, en déséquilibre momentané. La composition est construite sur cette asymétrie. La galanterie a l'air de protéger, mais elle suppose que l'un décide et que l'autre accepte. C'est une image de tendresse traversée par un rapport de position.

En 1872, Lise Tréhot épouse un architecte, Georges Brière de l'Isle. Et elle efface tout. Pas d'entretiens accordés, pas de lettres conservées, pas de photographies la reliant à Renoir. Ses enfants n'apprendront rien de ces années. Elle vivra jusqu'en 1922 — cinquante ans de silence. Dire qu'elle "disparaît" c'est encore adopter le point de vue de Renoir, comme si sa valeur se mesurait à sa présence dans la biographie d'un homme. Ce qu'elle a fait, c'est décider de sortir du cadre. Et de tenir, enfin, le point de vue.

Revenons une dernière fois au grand tableau de 1868. Lise est là, immobile, sous son arbre, dans sa robe blanche. Cette toile a lancé la carrière de Renoir. Elle n'a rien apporté à la sienne, parce que dans ce système, la position de modèle ne mène nulle part. Ce qu'elle a choisi, en 1872, c'est de ne pas devenir la légende de quelqu'un d'autre. On peut appeler ça une disparition. Ou on peut appeler ça, tout simplement, une décision libre.

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