Saison 12 · Renoir : la joie de qui ? · Épisode 03

Lise Tréhot : sept ans de compagnonnage, une disparition

Une jeune femme penchée sur son ouvrage, le visage baissé, une mèche brune sur la joue. C'est une des toutes premières fois que Renoir la peint. Lise cousant, 1866, aujourd'hui au musée de Dallas. Rien d'héroïque ici : une couturière prise dans la lumière d'un intérieur, le corsage sombre, les mains occupées. Mais regardez déjà la pâte. Épaisse, posée presque au couteau par endroits, héritée de Courbet, qu'il admire alors plus que tout. La peau n'a pas encore la nacre des chairs futures. Elle est dense, terreuse, modelée par des ombres franches. Renoir a vingt-cinq ans, il cherche. Et il vient de trouver son visage : celui de Lise Tréhot, dix-huit ans, qui va tenir la pose pendant sept années.

L'année suivante, il lui confie sa première grande toile. Lise à l'ombrelle, 1867, au musée Folkwang d'Essen. Grandeur presque nature, elle se tient debout dans un sous-bois, une longue robe de mousseline blanche tombant en plis lourds, une ombrelle de dentelle noire ouverte au-dessus d'elle. Tout se joue dans un contraste : le visage est dans l'ombre, le corps au soleil filtré. La robe blanche n'est pas blanche. Renoir y glisse des bleus, des gris perle, des verts d'ombre pour la creuser et lui donner du volume. La ceinture noire coupe la verticale en deux et installe sa note grave. C'est encore une peinture solide, courbetienne, sans la touche brisée à venir. Mais l'art du drapé clair, lui, est déjà entier.

La même année, il tente le grand jeu : un nu pour le Salon. Diane chasseresse, 1867, à la National Gallery de Washington. Lise, nue, un arc à la main, une peau de bête en travers des cuisses, un cerf abattu à ses pieds. Le déguisement mythologique est un alibi : sous Diane, c'est le corps réel de Lise, charnu, lourd, modelé dans une lumière d'atelier. Renoir a ajouté la peau de bête après coup, dit-on, pour faire passer le nu en sujet noble. Le jury n'est pas dupe : refusé. La chair est trop vraie, le mythe trop mince. On voit là un Renoir qui n'a pas encore son monde. Il emprunte à Courbet sa matière, au Salon ses prétextes. Mais il sait déjà peindre un corps qui pèse.

Puis vient un visage en gros plan. En été, parfois appelé La Bohémienne, 1868, à l'Alte Nationalgalerie de Berlin. Lise est assise, le corsage blanc glissé sur une épaule, une jupe sombre, les cheveux dénoués, le regard porté de côté. Le fond n'est qu'un buisson de touches vertes et brunes, brossé vite, presque abstrait. Tout l'effort se concentre sur la tête et le buste : la carnation chaude, la bouche pleine, les sourcils nets. C'est un portrait sans le titre de portrait, une étude de présence. Les commentateurs l'ont noté : les traits de Lise, denses et fermés, servaient mieux cette intimité que les grands rôles costumés. Ici, elle n'incarne personne. Elle est seulement là, et cela suffit à faire une peinture.

On la retrouve à deux. Les Fiancés, qu'on appelle aussi Le Ménage Sisley, vers 1868, au musée Wallraf-Richartz de Cologne. Une femme au bras d'un homme. Le modèle masculin serait le peintre Alfred Sisley, l'ami des débuts ; la femme, Lise. Elle porte une robe à larges rayures jaunes et noires, un éventail à la main, et c'est le morceau de bravoure de la toile : ces rayures qui épousent le volume du corps, qui se courbent sur la hanche, qui captent la lumière. Renoir, l'ancien peintre sur porcelaine, retrouve là son goût des étoffes, du tissu rendu pour lui-même, du frou-frou. Le couple, lui, reste un peu raide, conventionnel. Mais cette robe, à elle seule, annonce déjà le coloriste des grandes scènes de fête.

En 1870, il l'habille en Orient. Odalisque, ou Femme d'Alger, à la National Gallery de Washington. Lise est allongée, alanguie, dans un costume nord-africain somptueux : pantalon bouffant, voile brodé d'or, sequins, babouches. C'est un hommage direct à Delacroix, aux Femmes d'Alger que Renoir vénère. La toile est une débauche de rouges, de bleus profonds et d'ors, un pur exercice de couleur. Et toujours le même visage, sous le maquillage et les bijoux. Là où Lise à l'ombrelle jouait la sobriété du blanc, l'Odalisque joue la saturation. Renoir essaie tout : le nu, le portrait, la scène de costume, comme s'il cherchait, à travers un seul modèle, par quelle porte entrer dans la peinture.

La même année, l'ultime tentative de Salon. La Baigneuse au griffon, 1870, au musée d'art de São Paulo. Lise, nue, debout, grandeur nature, au bord de la Seine, ses vêtements abandonnés sur la berge, un petit chien griffon couché à ses pieds. Le prétexte balnéaire couvre à peine la modernité : ce n'est pas une déesse, c'est une Parisienne déshabillée, et le linge froissé au sol le dit clairement. La matière reste pleine, sculpturale, dans le sillage de Courbet. Mais la lumière sur la peau commence à frémir, à se briser en petites taches claires. C'est la dernière fois que Renoir confie à Lise un grand nu. La période Salon s'achève, et la guerre de 1870 va tout suspendre.

Après la guerre, un dernier grand portrait d'intérieur. La Femme à la perruche, 1871, au musée Guggenheim de New York. Lise, en longue robe noire, debout dans un salon cossu, taquine un perroquet vert dans sa cage dorée, au milieu des plantes vertes. La gamme est sombre, feutrée, presque hollandaise, avec des noirs profonds que Renoir tient de Manet. Mais regardez la touche du feuillage et du plumage : libre, vibrante, lâchée, déjà tout à fait impressionniste. Le tableau se tient à la charnière de deux Renoir, l'ancien et celui qui vient. Et c'est l'une des toutes dernières fois que ce visage paraît sur une toile. Lise a posé cinq ans, traversé le nu, le costume, le portrait mondain, le plein air naissant.

Une dernière toile, puis le silence. Lise au châle blanc, 1872, conservée elle aussi à Dallas. Un simple buste, un châle clair sur les épaules, le visage apaisé, sans rôle ni déguisement. Cette année-là, Lise Tréhot quitte l'atelier, se marie, et Renoir ne la peindra plus jamais. Pas une seule fois en près de cinquante ans de carrière. Aucune brouille connue, aucun drame : une convention de l'époque, qui veut qu'une femme mariée cesse de poser. Elle n'a pas disparu d'elle-même. Elle a été écartée, par un usage, du cadre où elle fut, sept années durant, le visage par lequel Renoir a appris à peindre. Une vingtaine de toiles en gardent la preuve. Le prochain à tenir la pose sera quelqu'un d'autre, et déjà un autre Renoir, celui qui s'apprête à moucheter le soleil sur les danseurs de Montmartre.

← Saison 12 · Sommaire