Saison 12 · Renoir : la joie de qui ? · Épisode 02
Le tableau est immense — cent trente et un centimètres de haut, cent soixante-quinze de large. On y entre comme dans un jardin de dimanche. Le Bal du moulin de la Galette est peint en 1876 par Pierre-Auguste Renoir, trente-cinq ans. Il le transportera lui-même depuis l'atelier de la rue Cortot jusqu'à la troisième exposition des impressionnistes, en 1877. Son ami Georges Rivière appellera ce tableau "une page d'histoire de Paris". L'histoire de Paris, certainement. Mais le regard de qui ?
Le premier choc est la lumière. Elle tombe en taches rondes sur les vêtements, les visages, le sol sablé — des disques bleus, blancs, dorés. Renoir loue un atelier à quelques mètres du Moulin et vient peindre les après-midis, quand la guinguette s'anime. Cette lumière filtrée par les acacias, il la traduit en sensations pures. Mais la lumière fait quelque chose de précis : elle enchante. Elle rend beau ce qui est ordinaire, elle transfigure des ouvrières en personnages de fête. C'est exactement ce qu'il faut regarder deux fois.
Au premier plan, une jeune femme en robe rayée bleu marine et blanc, assise de trois quarts. Elle s'appelle Estelle, elle est la sœur d'une amie du peintre. Sa robe occupe le centre bas de la composition comme un ancrage solide. Elle ne regarde pas le spectateur — elle parle à quelqu'un que nous ne voyons pas. Ce détail compte : Renoir ne la soumet pas au regard frontal. Elle a une conversation, une présence propre. Mais c'est lui qui l'a placée là.
Derrière elle, les couples dansent. Les silhouettes du fond se fondent dans la lumière et la musique en une dissolution tactile qui est la signature de la touche impressionniste. On perçoit le mouvement, l'élan, la chaleur des corps proches. Renoir capture la sensation collective plutôt que les identités. Ce groupe a pourtant une sociologie : le Moulin de la Galette n'est pas l'Opéra. On y trouve des apprentis couturières, des clercs, des modistes, des peintres sans le sou. L'entrée coûte quelques sous — c'est le loisir du dimanche ouvrier.
À la table centrale, les hommes sont identifiables. Franc-Lamy, Norbert Gœneutte, Georges Rivière — des amis de Renoir, artistes ou écrivains en devenir. Rivière dira qu'il a passé des heures à poser. Ces hommes regardent, discutent, occupent l'espace avec désinvolture. Ils sont à l'aise dans leur assiette. Pendant ce temps, les femmes dansent ou attendent qu'on les invite. Ce partage des rôles, Renoir ne le remet pas en question — il le peint, simplement.
Reculons d'un pas. Qui regarde, dans ce tableau ? Les hommes observent les femmes. Les femmes regardent ailleurs, jamais vers nous. Il y a un regard structurel que la composition encode sans le nommer. Renoir, peintre masculin, choisit un point de vue légèrement surélevé, une plongée douce sur la foule. Il se place du côté de ceux qui contemplent, pas du côté de celles qui sont contemplées. La joie est réelle, le plaisir visuel est réel — mais le cadre, c'est lui qui l'a décidé.
L'une des femmes lève les yeux vers un homme debout à sa gauche. Ce micro-échange révèle la mécanique du bal : c'est l'homme qui invite à danser, la femme qui accepte ou décline — mais l'initiative ne lui appartient pas. Cette convention sociale est inscrite dans la composition même du tableau, sans que Renoir ait besoin de la commenter. La structure du plaisir partagé est asymétrique. C'est une asymétrie si ordinaire en 1876 qu'elle est invisible. La peinture, elle, la rend visible — si on accepte de regarder.
Montrons maintenant le fond — les arbres, les lanternes, les toits du Moulin entre les feuilles. En 1876, Montmartre n'est pas encore le quartier des cabarets et des cartes postales. C'est un quartier de blanchisseuses, de carriers, de gens qui vivent à crédit. La basilique du Sacré-Cœur est en construction — on en voit à peine les premières pierres depuis la butte. Le Moulin de la Galette est une vraie guinguette populaire. La joie qu'on y vit est réelle. Ce que Renoir peint n'est pas inventé — il le sélectionne.
Voilà le mot clé : sélection. Renoir est né à Limoges en 1841, fils d'un tailleur. À treize ans, il peint sur porcelaine dans une fabrique. Il connaît ce monde de l'intérieur. Et pourtant, ce qu'il retient du Moulin de la Galette, c'est une joie sans frottement, une fête sans fatigue. Pas de pieds douloureux après six jours de travail. Pas de retour à pied dans la nuit. La beauté du tableau est authentique. Mais elle choisit ce qu'elle éclaire et laisse le reste dans l'ombre.
En 1877, à l'exposition impressionniste, le tableau attire l'attention. Renoir en tire quelques commandes de portraits mondains — il va passer les années suivantes à peindre la bourgeoisie. Le Bal du moulin de la Galette sera vendu à Gustave Caillebotte, l'un des seuls membres du groupe à disposer d'une fortune personnelle. La joie populaire d'un dimanche à Montmartre devient, dès la première transaction, un bien bourgeois accroché dans un appartement privé. L'impressionnisme transforme le regard en propriété. C'est aussi une page d'histoire de Paris.