Saison 12 · Renoir : la joie de qui ? · Épisode 01
Un enfant de treize ans, penché sur une tasse de porcelaine, pose au pinceau un bouquet minuscule. Nous sommes vers 1854, rue du Temple à Paris, dans l'atelier des frères Lévy. Cet enfant s'appelle Auguste Renoir ; il est né à Limoges en 1841, fils d'un tailleur venu chercher du travail à la capitale. Sa tâche est de décorer à la main des assiettes, des tasses, des vases. Approchez-vous de cette surface dure, blanche, vitrifiée, qui renvoie la lumière comme un miroir. Le geste doit être vif, sûr, sans repentir, car l'émail ne pardonne pas l'hésitation. Toute la peinture à venir de Renoir est déjà là, dans cette main rapide et dans cet éclat poli.
Que copie-t-il, sur ses porcelaines ? Les maîtres du dix-huitième siècle français, Boucher et Fragonard. Pensez à une toile comme L'Escarpolette de Fragonard : une jeune femme lancée dans les airs, mousseline rose, frou-frou de jupons, chair nacrée, feuillage frémissant, tout un monde de plaisir léger et lumineux. C'est ce répertoire des fêtes galantes que le petit ouvrier reproduit, jour après jour, en réduction sur la faïence. Il en gardera pour toujours le goût : le rose de la peau, la rondeur des formes, l'étoffe soyeuse, la lumière qui caresse au lieu de sculpter. La chair nacrée de ses futures baigneuses naît ici, sur une assiette.
Vers 1858, l'impression industrielle sur porcelaine arrive et ruine le métier. Renoir, à dix-sept ans, peint alors des éventails et des stores pour missionnaires, met de l'argent de côté, et entre en 1862 à l'École des Beaux-Arts, puis dans l'atelier libre de Charles Gleyre. Gleyre est un peintre académique sérieux, auteur de grandes machines mélancoliques comme Les Illusions perdues, où une barque emporte des figures idéales dans une lumière de fin du jour. C'est l'art officiel, le fini lissé, le dessin avant la couleur. Renoir y apprend le métier réglementaire, mais ce qui compte se passe ailleurs, sur les bancs de l'atelier, entre élèves.
Car dans cet atelier, Renoir rencontre trois camarades : Claude Monet, Frédéric Bazille, Alfred Sisley. Voici justement le portrait qu'il fait de Bazille, en 1867, debout devant son chevalet, concentré sur une nature morte. La touche est encore dense, charpentée, héritée de Courbet, dont la bande admire la matière épaisse posée parfois au couteau. Ces jeunes gens désertent l'atelier pour la forêt de Fontainebleau, plantent leur chevalet en plein air, peignent l'arbre et la clairière sur le motif. Le tube de peinture en étain, breveté quelques années plus tôt, leur permet pour la première fois d'emporter la couleur dehors et de finir la toile devant la nature.
De ces années, retenons une seule image : Lise à l'ombrelle, peinte en 1867, aujourd'hui à Essen. Une jeune femme en longue robe de mousseline blanche se tient sous les arbres, une ombrelle de dentelle noire au-dessus de la tête. Le visage reste dans l'ombre, le corps est baigné d'une lumière filtrée par le feuillage. Tout l'enjeu du tableau est ce contraste entre le blanc éblouissant de l'étoffe et l'ombre verte du sous-bois. Le modèle s'appelle Lise Tréhot ; elle posera pour Renoir pendant sept ans, et nous la retrouverons. Pour l'instant, notez seulement la surface encore lisse, presque émaillée, qui se souvient de la porcelaine.
Puis vient l'été 1869, et avec lui le vrai basculement. Renoir s'installe à Bougival, au bord de la Seine, dans une guinguette flottante très à la mode : La Grenouillère, un ponton, des barques, des baigneurs, des canotiers. Il peint l'endroit, et regardez ce qui arrive à sa touche. L'eau n'est plus une nappe lisse : elle devient une mosaïque de petites virgules claires, posées côte à côte, blanches, bleues, vert pâle, qui scintillent comme des reflets réels. Les figures sont à peine indiquées, le bord des choses se défait. Les ombres ne sont plus brunes ni noires, elles sont colorées. La peinture rapide de l'artisan trouve enfin son sujet : capter l'instant, la vibration de la surface, le tremblement de la lumière sur l'eau.
Or Renoir n'est pas seul sur ce ponton. À quelques mètres, Claude Monet plante son chevalet et peint exactement la même scène, le même jour. Mettez les deux toiles côte à côte. Chez Monet, la structure domine : les barques s'alignent en larges bandes horizontales, la touche est sèche, ferme, presque architecturale, l'eau se construit en stries. Chez Renoir, tout est plus chaud, plus liant, plus tourné vers les corps et les visages ; sa touche caresse là où celle de Monet découpe. C'est l'impressionnisme en train de naître, à deux mains, dans une amicale rivalité. Deux tempéraments, une même révolution : on peint la sensation, pas la chose.
Et l'estampe japonaise, dans tout cela ? Elle est dans l'air de Paris depuis quelques années, vendue chez les marchands, accrochée aux murs des ateliers. Songez à une planche de Hiroshige, son averse soudaine sur le pont d'Ōhashi : la pluie réduite à des hachures droites, l'eau en aplat franc, le pont coupé par le bord du cadre, la composition décentrée. Cette grammaire visuelle, l'aplat de couleur, le cadrage tranché, la surface décorative et plate, est un art majeur, autonome, antérieur à Paris, avec ses propres maîtres. Renoir y puise moins le cadrage coupé que ses amis, et davantage la couleur lumineuse étalée comme un émail, qui rejoint son métier de porcelainier. Précisons-le au passage : La Japonaise est un tableau de Monet, pas de lui. Renoir, c'est la touche fondue, pas l'aplat.
Voilà l'homme qui se forme. Regardez son autoportrait de 1875 : un visage maigre, attentif, une barbe rare, l'œil aux aguets, la touche déjà toute en frémissements. Tout est en place. La main de l'ouvrier de Limoges, qui pose la couleur vite et juste sur une surface qui brille. Le goût rococo de la chair rose et de l'étoffe soyeuse. La leçon de Courbet pour la matière, celle de Monet pour la lumière brisée, celle de l'estampe pour la couleur franche. De ce mélange va sortir, l'année suivante, l'un des plus grands tableaux de fête de tout le siècle. C'est lui que nous regarderons ensuite, sous les acacias de Montmartre : Le Moulin de la Galette.