Saison 10 · Ce que la grâce recouvre : les petits rats de l'Opéra (1870-1900) · Épisode 09
La danseuse s'avance vers la rampe, le tutu gonflé, le bras soulevé dans ce geste que Degas a saisi vers 1877 au pastel. Au bord du tableau, une silhouette d'homme en habit se devine dans l'ombre des décors. On y revient. Regardons d'abord ce corps que la lumière mange : vingt ans peut-être, une souplesse conquise à force de barre depuis l'enfance. C'est l'instant de grâce. Ce que le tableau ne dit pas, c'est que ce corps a un calendrier.
La Classe de danse de 1874, au musée d'Orsay, montre l'envers de cet instant. Des fillettes et des adolescentes s'exercent sous l'œil du maître de ballet. Ce sont les petits rats — un surnom qui dit l'utilité, l'interchangeabilité, la hiérarchie. Elles arrivent à l'Opéra parfois à sept ou huit ans, confiées par des familles ouvrières qui espèrent un salaire, peut-être une protection. L'entraînement modèle les os, les articulations, le bassin. On ne mesure pas, à l'époque, ce que cela coûte au corps. On regarde.
Le Foyer de la danse que Degas peint en 1872 est l'espace où tout se joue en dehors de la scène. C'est là que les danseuses s'étirent et attendent, mais aussi là où les abonnés fortunés ont leur droit d'accès — ces hommes qui achètent leur entrée dans les coulisses de l'Opéra de Paris. La carrière d'une danseuse dépend souvent de l'un d'eux : un protecteur qui paye le loyer, qui habille, qui entretient. Quand le corps ne plaît plus, la protection s'arrête. Il n'existe pas de pension.
Les Danseuses en bleu du musée d'Orsay, peintes vers 1890, montrent des corps vus d'en haut, comme depuis une loge — le regard du possesseur sur ce qui lui est offert. Mais regardez les épaules tombées, la nuque penchée de l'une, la fatigue lisible dans la posture de l'autre. Ces femmes ont vingt-cinq ans, peut-être trente. Dans la hiérarchie de l'Opéra, elles sont déjà vieilles. Une étoile naît pour chaque dizaine de corps que le système use et rejette dans l'ombre.
La Répétition que Degas peint vers 1873, aujourd'hui à Glasgow, montre les danseuses presque perdues dans la profondeur de la salle, des corps répétant exactement les mêmes gestes, interchangeables dans une machinerie de spectacle. Les archives de l'Opéra de Paris permettent de reconstituer des trajectoires : entrée enfant, quelques rôles dans le corps de ballet, départ avant trente ans. Les causes de sortie sont rarement glorieuses — blessure, grossesse, usure, maladie. Des dizaines de noms qui disparaissent sans qu'on s'en souvienne.
Dans d'autres pastels, Degas dessine des danseuses accroupies, affalées sur un banc, se massant la cheville — des corps qui récupèrent, loin du spectacle. Les rares médecins qui s'intéressent à cette population dans les dernières décennies du siècle observent des articulations déformées, des pieds abîmés, des genoux prématurément usés. Le ballet classique impose une hypermobilité forcée dès l'enfance, par des étirements quotidiens qu'on appellerait aujourd'hui violence physique ordinaire. On parle alors de rigueur, de discipline, d'art. Le vocabulaire cache ce qu'il fait.
En 1881, à la sixième exposition impressionniste, Degas présente une sculpture en cire : une fillette de quatorze ans en tutu de vraie gaze, cheveux vrais, regard absent. La critique bourgeoise est désorientée. Ce qui la choque, ce n'est pas l'exploitation lisible dans ce corps d'enfant formé pour le regard adulte. C'est la réalité sociale du modèle — ce visage de fille du peuple qui ne ressemble pas à l'idéal esthétique attendu. La violence se retourne : c'est la fille qui est menaçante, pas le système qui l'a mise là.
Ce modèle avait un nom : Marie van Goethem. Elle était d'origine belge, fille de travailleurs, l'une de trois sœurs dont deux dansaient à l'Opéra. Elle fut radiée des listes en 1882, probablement pour absences répétées. Sa trace disparaît après cette date. Pas de pension. Pas de récit de fin de carrière. Pas d'archive personnelle. C'est l'histoire de la plupart des petits rats : une vie qui tombe hors de l'image dès qu'elle cesse d'être spectacle. L'effacement n'est pas un oubli, c'est une structure.
Degas peint aussi des repasseuses — femmes courbées sur leur fer chaud, bras tendus, visages fatigués. Ces corps appartiennent au même monde social que les danseuses : même quartier, même horizon économique, mêmes familles parfois. Il n'existe pas de portrait de danseuse retraitée dans la peinture impressionniste. Quand une ancienne petite rat retourne au travail ordinaire, elle entre dans cette image-là, mais sans étiquette, sans histoire racontée. Le tableau ne suit pas ses modèles au-delà de leur utilité décorative.
Vers la même période, Toulouse-Lautrec peint Yvette Guilbert — chanteuse de café-concert, corps de travailleuse du spectacle. Ses portraits montrent une femme qui négocie son image : gants noirs montant jusqu'au coude pour couvrir des bras qu'elle trouve trop maigres, bouche ironique, visage qui n'est pas masqué par la grâce. Guilbert a son mot à dire. Elle vend ses droits de représentation. C'est une différence de classe et de statut que les petits rats n'ont jamais eue : le pouvoir de choisir comment on vous regarde.
Les dernières années de Degas, alors qu'il perd progressivement la vue à cause de la cataracte, donnent des pastels aux contours de plus en plus flous, des silhouettes qui s'estompent dans la couleur. L'homme qui avait passé trente ans à enregistrer minutieusement ces corps devient incapable de les voir. Les danseuses aussi ont vieilli, quitté les planches, disparu de sa vie et de sa toile. Ce qui reste, c'est la trace d'un rapport : un regard qui avait le pouvoir et l'a exercé, des corps qui ne l'avaient pas et qui ont pourtant existé, après la rampe, ailleurs. Les tableaux sont beaux. L'histoire qui les porte est plus compliquée. La regarder en entier est le seul moyen de les honorer vraiment.